Malgré les complications, la saison de tennis est lancée. Chefs de file pour le Canada, les Fernandez, Auger-Aliassime, Andreescu et Shapovalov sont âgés de seulement 18 à 21 ans. Prétexte à une discussion avec Séverine Tamborero, directrice du développement U10 chez Tennis Canada.

Publié le 15 janv. 2021
Frédérick Duchesneau
Frédérick Duchesneau La Presse

Directrice du développement… U10. Le titre a de quoi surprendre.

Le repérage se fait en très bas âge dans le monde du tennis. Et, à l’inverse, les petits ont plus que jamais des raisons de rêver grand rapidement.

Parce que lorsqu’ils regardent « en haut », ils voient Milos Raonic, 14mondial. Vasek Pospisil, 61e, au terme du retour de l’année sur le circuit ATP.

Mais, surtout, Denis Shapovalov, 12e, et Félix Auger-Aliassime, 21e, les deux plus jeunes parmi les 35 meilleurs au monde. Bianca Andreescu, 7e, la plus jeune chez les femmes parmi les 15 premières. Et Leylah Annie Fernandez, deuxième plus jeune du top 100 de la WTA, au 88rang.

Sans oublier Eugenie Bouchard, actuelle 141e, alors qu’elle avait terminé l’année 2019 en 224e place.

« Qu’on en parle en bien ou en mal, l’image qu’elle a donnée au tennis au début, c’est une image que les filles ont voulu avoir », souligne Mme Tamborero à propos de celle qui a atteint le 5e échelon mondial en 2014.

L’âge d’or

Pas de doute, le tennis canadien connaît son âge d’or. Et tous ces joueurs constituent des modèles pour la relève. Une bonne chose. Mais qui doit se traduire par une certaine prudence dans l’approche avec la jeune élite.

Séverine Tamborero, qui est également directrice des clubs de haute performance, le réitère régulièrement au cours de la conversation.

« Parce qu’il ne faut pas se baser sur les exceptions, affirme-t-elle. Pour moi, un Félix, à 7 ans, c’est une exception. Et c’est une chose d’avoir un certain potentiel – j’aime mieux utiliser le mot “potentiel” que “talent” –, mais après, il y a tellement de facteurs qui influencent tout ça : la santé, le développement physique, l’accès à différentes possibilités de tournois. Des fois, effectivement, on a tendance à regarder Félix ou Denis et à se dire que si à 10 ans, on n’est pas champion canadien, ça ne va pas bien. »

Or, il y a bien des parcours pour atteindre le top 100 mondial, qui permet aux joueurs de vivre de leur sport.

Il faut faire attention de ne pas aller trop vite. On peut avoir cette perception, quand on voit les pros, qu’il faut faire ça tôt. C’est là que notre rôle est super important et qu’il faut dire aux parents que ce n’est pas grave si l’enfant n’est pas champion canadien à 10 ans.

Séverine Tamborero, directrice du développement U10 chez Tennis Canada

« Parce que c’est à ce moment que le stress et l’anxiété arrivent et qu’ils se disent : “Eille, est-ce que je dépense tout cet argent pour rien ? » », raconte Mme Tamborero, chez Tennis Canada depuis une vingtaine d’années, dont les six dernières dans ses fonctions actuelles.

Ces parents qui, on le sait, auront à tout coup un impact majeur dans le cheminement de leur enfant. Positif ou négatif, mais ils en auront un. D’où l’importance que leur accorde la directrice du développement U10 (10 ans et moins). En les rencontrant et en les informant.

« Le parent qui est extrême dans son implication dans le sport de son enfant, il le sera toujours, lance-t-elle sans détour. Mais si on veut au moins avoir des parents qui prennent les meilleures décisions, il faut les informer rapidement. On a beau avoir un jeune dévoué à son sport, super compétitif, qui adore le tennis et dont on croit qu’il va être là pour un bout. Si on n’aide pas le parent dans le processus, il y a de fortes chances que le jeune ne reste même pas dans le sport. »

Nourrir le rêve

On est donc dans la gestion des attentes. Du stress. De la pression sur les épaules d’un enfant. Une partie de ces attentes peut venir du jeune lui-même. Mais, règle générale, à cet âge, ça n’a rien de négatif.

« Un jeune qui nous dit à 9 ou 10 ans – je leur demande même jusqu’à 13, 14 ans ce qu’ils attendent de leur sport – qu’il veut être pro, je lui réponds : “Parfait, voici ce que ça prend et ce qu’il faut qu’on fasse ». C’est sûr que si à 16, 17 ans, tu es 10e dans ta province et que tu veux être pro, il y a peut-être une discussion à avoir… Mais à un jeune âge, il faut nourrir ce rêve-là, et c’est correct qu’un jeune nous le dise. Même si on sait comme adulte qu’il n’y a que 1 % qui va réussir, ce n’est pas important. »

Nourrir. Ce verbe revient à maintes reprises pendant l’entretien. Nourrir le rêve. Nourrir la base. Nourrir le jeune.

Outre le rôle qu’elle s’impose auprès des parents, Séverine Tamborero se déplace dans l’environnement d’entraînement des enfants, à la grandeur du Canada, pour les observer, aider les entraîneurs – elle coache depuis ses 17 ans –, travailler avec les provinces, qui ont leurs propres structures.

Son poste de directrice U10, elle le résume ainsi : « Dans le fond, je suis les yeux des entraîneurs des centres régionaux et du Centre national de Tennis Canada. »

Étant donné que mon travail est de faire le tour du pays, d’avoir ce regard sur des centaines de jeunes dans une année, c’est sûr que je deviens un repère pour mes confrères et consœurs.

Séverine Tamborero, directrice du développement U10 chez Tennis Canada

Malgré la pandémie et l’impossibilité d’être sur le terrain, le travail continue. À distance, avec des webinaires, par exemple. Et Mme Tamborero – qui est aussi auteure – dit recevoir énormément de vidéos pour donner son avis, ses suggestions.

Le recrutement et le développement sont toutefois « inadéquats, pour ne pas dire inexistants », en ce moment, chez les 10 ans et moins au niveau canadien.

« Il y aura malheureusement des conséquences pour nos jeunes dans les prochains mois et les prochaines années », déplore-t-elle.

Mais la vie normale reprendra son cours. Et, avec elle, la recherche de ces jeunes pépites.

Alors, comment les détecte-t-on ? À quoi, en si bas âge, à 8, 9 ou 10 ans, voit-on le potentiel ?

« Souvent, on le voit par l’attitude du jeune, signale la coach. Je me souviens avoir eu des conversations avec des enfants qui me disaient : “J’ai vu telle vidéo, tel joueur, il faisait ça ». On voit qu’il essaie un peu de copier sur le court. Qu’il a des capacités physiques, court bien, il est sur la balle. Et il veut être sur le terrain. Ça, c’est la première chose qu’on regarde.

« Et après ça, c’est sûr qu’on regarde les compétences. Maintenant, ce qui devient de plus en plus difficile, c’est d’essayer de déterminer si le jeune est comme ça dans sa nature, dans sa personnalité, ou si c’est quelque chose qui a été entraîné. Et c’est tough de faire la différence. Quand les entraîneurs me demandent ce que je pense d’un jeune, je leur demande combien de fois il s’entraîne et ça fait combien de temps qu’il joue. Parce que mon commentaire va dépendre de ces informations. Il faut aller au-delà de ce qu’on voit pour donner les bons outils à ces jeunes-là. »

Les prochains

Par la force des choses, Séverine Tamborero suit l’évolution des jeunes après 10 ans.

Elle n’était pas directrice du développement U10 quand Félix Auger-Aliassime faisait partie du programme, mais elle a néanmoins été aux premières loges pour scruter son évolution.

C’est la partie l’fun du travail. De voir qu’ils ont quelque chose, puis ensuite de les voir progresser.

Séverine Tamborero, directrice du développement U10 chez Tennis Canada

Et qui sont les prochains espoirs ? Elle nomme spontanément Jaden Weekes et Annabelle Xu, tous deux âgés de 16 ans, qui sont au Centre national.

« J’ai travaillé avec les deux quand ils étaient jeunes. Ils ont le potentiel, la détermination, l’attitude compétitive », note Mme Tamborero.

Elle nomme aussi quelques joueuses et joueurs de l’Ontario.

« On a une certaine relève. Mais ce à quoi il faut faire attention, c’est qu’on ne veut pas que ce soit cyclique, du hasard. On veut continuer de nourrir les jeunes et s’il y en a qui ressortent du lot, tant mieux. Mais on ne doit pas non plus – ce serait une erreur – le faire en voulant le prochain Félix ou la prochaine Bianca. Il ne faut pas baser notre structure de développement sur des exceptions », répète-t-elle.

« Mais on peut s’en inspirer. »