Le résultat de ce match France-Suisse, personne ne l’avait vu venir au bar L’Barouf.

Jean-François Téotonio
Jean-François Téotonio La Presse

Dans ce lieu de rassemblement des partisans français à Montréal, ces derniers sont passés par toute la gamme des émotions.

Le bar était déjà plein à l’arrivée de La Presse à 14 h, une heure avant le coup d’envoi.

« Allez les Bleus, allez les Bleus », scandent les partisans, enthousiastes, pendant que la télévision montre l’entrée des joueurs à l’Arena Națională de Bucarest, en Roumanie.

Puis, le torse bombé, la confiance au sommet, La Marseillaise est chantée chaleureusement.

Pour Nelson, jeune partisan installé devant la terrasse, ce sera « une victoire facile » de 3-0 pour la France.

Félix, entouré de ses amis au deuxième étage, suggère que « la Suisse a quand même quelques gros joueurs ». Mais « la France a bien lancé la machine » en phase de groupe, croit-il.

Un verre de pastis est englouti, les bières sont servies : le coup d’envoi peut être donné.

L’euphorie du début de match s’estompe. On attend l’ouverture du score français. Puis, c’est la consternation. Un but suisse à la 15minute. On cherche un partisan de la Nati. En vain.

Les visages longs diffusés aux écrans ressemblent à ceux qui nous entourent à Montréal. Mais l’espoir fait vivre… et le talent français sûrement aussi.

Les occasions des Bleus se multiplient, et on encourage les « Grizou » et les « Benzé ». La plus belle vient justement de Karim Benzema, qui rate une chance de trouver le fond du filet de la tête vers la 22e. Après 45 minutes toutefois, c’est toujours 1-0 pour la Suisse et ce n’est pas la « victoire facile » attendue par certains.

« Honnêtement, je suis un peu déçu de la façon de jouer de l’équipe de France, nous dit Grégory, qui porte le maillot bleu et tient son drapeau bleu-blanc-rouge dans ses mains. Déçu qu’on ait trois défenseurs centraux parce que je ne m’attendais pas à ça surtout contre l’équipe de Suisse. […] J’ai l’impression qu’on n’est pas rentrés dans notre match encore. »

Il dit s’attendre à des changements, et espère voir l’entrée en scène de Kingsley Coman pour la deuxième demie. « Il faut qu’on mette plus de talent offensif. »

Le souhait de Grégory est exaucé. Coman s’amène dans la mêlée aux dépens de Clément Lenglet.

À 3-1, c’est fait ?

La deuxième mi-temps s’ouvre sur les chapeaux de roues à Bucarest, et les effets de cette envolée sportive se font sentir jusqu’ici.

Place à 10 minutes de folie.

À la 53minute, on croit que la France a la chance de remporter un penalty, alors que l’arbitre signale qu’il se référera à la reprise vidéo. Mais c’est plutôt la Suisse qui obtient une occasion en or de doubler son avance !

À Montréal, après la confusion et la déception, c’est l’espoir de voir le gardien Hugo Lloris réussir un arrêt salutaire. On scande son nom bruyamment.

Et comme s’il les avait entendus, Lloris sauve la France. On célèbre au bar L’Barouf comme si les Bleus venaient d’égaliser la marque.

Bien que la Suisse mène toujours 1-0, on sent que le vent a tourné.

C’est à peine si les partisans se sont rassis que Benzema leur donne une raison de se relever. Il marque le but égalisateur. À la 57e, le bar est sens dessus dessous.

Les bières se renversent. Les partisans montent sur les chaises. On saute, on crie, on s’embrasse, le sourire étiré jusqu’aux oreilles.

Et ça continue. Benzema remet ça deux minutes plus tard. C’est 2-1 pour la France. Les chants deviennent des hurlements.

La tension semble levée au bar montréalais.

Un jeu plus reposé s’installe à Bucarest… du moins jusqu’à une frappe magique de Paul Pogba à la 75minute. On se lève ici autant par surprise que par joie. Son tir, pris de l’extérieur de la surface, vient se loger parfaitement dans le coin supérieur droit du filet suisse.

À 3-1, c’est fait, la France est en quart de finale… ?

Pas si vite. Un but du Suisse Haris Seferovic vient réduire les ardeurs françaises à la 81minute. C’est 3-2.

La France continue à encaisser. Le niveau de stress ne cesse d’augmenter. Mais ce n’est rien face à ce que les cœurs français s’apprêtent à endurer.

Mario Gavranovic vient causer l’impensable. À la 90minute, c’est 3-3. On a trouvé un partisan suisse au bar L’Barouf.

La consternation est de retour. Les partisans français portent leurs mains à leur visage, comme pour effacer de leur mémoire ce dont ils viennent d’être témoins.

« Allez les Bleus, p* tain ! »

On jouera en prolongation.

On vous parlait de notre partisan suisse. « La Suisse mérite de gagner, nous dit Louis-Philippe Lemieux après le temps réglementaire. Elle est capable de dominer encore la France, elle le fait depuis le début. Elle va aller chercher le momentum, parce que la France ne semble pas vouloir gagner. »

Mais autour de lui, on se demande plutôt qui offrira la délivrance chez les Bleus.

La prolongation se dispute dans la plus grande raideur à Bucarest, et on sent les cœurs tout autant contractés au bar.

« Aux armes, nous sommes les Français, et nous allons gagner. Allez les Bleus ! », scande-t-on à la fin de la deuxième période de prolongation, comme pour laisser s’échapper le stress.

Ce match de fou se terminera donc de la plus dramatique des façons : aux penaltys. On n’est pas certain si les cordes vocales des partisans français ici vont tenir le coup.

La Suisse s’élance en premier. Et marque. S’enchaînent ensuite les réussites suisses et françaises.

Kylian Mbappé s’amène. On est à la fin de la séance. Un échec et c’est la fin du rêve français.

Il rate son coup. La France est éliminée.

Personne ici n’y croit. Les mains sur la tête, on s’agenouille de désespoir. Certains s’en vont aussitôt. D’autres restent, le visage fixé à l’écran, espérant peut-être une reprise différente.

« C’est dur, nous dit Grégory, qui a la gentillesse de nous parler de nouveau après la défaite crève-cœur de son équipe. Je les voyais champions. On menait 3-1 à 10 minutes de la fin. C’était plié. »

L’Barouf se vide tranquillement. Mais pas complètement. Les couleurs bleu-blanc-rouge restent, mais pas pour la même équipe ni le même sport.