(Tokyo) « Euh… Vous êtes certain qu’il n’y a pas un zéro de trop ? »

Alexandre Pratt
Alexandre Pratt La Presse

Non. Il n’y avait pas de zéro de trop. La grappe de raisins verts que je reluquais à l’épicerie fine du quartier était bel et bien affichée à 10 000 yens. Soit environ 115 $.

J’ai compté 20 grains.

Ça revenait à 5,75 $ le grain…

Je n’étais pas au bout de mes surprises. Dans la rangée suivante, les pommes étaient vendues 9 $ l’unité. Un melon d’eau ? 22 $. Deux mangues ? 80 $. Une boîte de neuf mandarines ? 85 $. Puis je suis arrivé devant la table des cantaloups. Tous mis en valeur dans des écrins de bois. Comme de bonnes bouteilles de vin, ou des bijoux précieux.

Les prix ? 145 $. 170 $. 190 $. 220 $.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Étalage de cantaloups dans des écrins de bois

Mais qui achète ça ? Surtout quand juste à côté, à moins de trois mètres, il y a des pommes, des mangues, des mandarines et des cantaloups 20 fois moins chers ?

J’ai posé la question à Benoit Hardy-Chartrand. Professeur de sciences politiques et de relations internationales à l’Université Temple de Tokyo, il habite ici depuis maintenant cinq ans. Il connaît bien les mœurs locales. À son arrivée au Japon, lui aussi a été étonné par le prix exorbitant de certains fruits.

« En fait, ces fruits sont achetés uniquement pour être offerts en cadeau », explique-t-il.

« La culture du cadeau est fort développée ici. Il est donc relativement commun d’offrir des fruits en cadeau. D’ailleurs, vous avez vu ça dans les épiceries fines, mais il y a des boutiques spécialisées dans les fruits de luxe. »

C’est le cas du magasin Sembikiya, dans le centre-ville de Tokyo, qui expose les grappes de raisins et les poires dans des présentoirs vitrés, comme le sont les amulettes au musée du Louvre.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE SEMBIKIYA

Les fruits exposés dans les présentoirs du magasin spécialisé Sembikiya

« Ces fruits sont généralement cultivés par des fermiers indépendants, plutôt que par de grandes fermes commerciales, poursuit Benoit Hardy-Chartrand. Ces fermiers indépendants se spécialisent dans les fruits de luxe, en mettant l’accent sur l’apparence et la méthode de culture particulière du fruit. Il y a d’ailleurs des concours du plus beau melon, de la plus belle pêche, etc. »

Les plus beaux fruits sont également mis en vente aux enchères. Ils peuvent atteindre des prix à vous faire tomber dans les pommes. En 2019, une grappe de raisins Ruby Roman – les plus prisés au Japon – a été vendue pour 1,2 million de yens. Soit 13 800 $. Calcul rapide : c’est plus de 400 $ par grain !

Pensez-vous qu’ils font des chips aux Ruby Roman ?