(Tokyo) Simone Biles n’avait plus exécuté une telle sortie à la poutre depuis l’âge de 12 ans. Un double salto arrière carpé. Elle n’est simplement plus en mesure de faire des vrilles. Au point d’avoir « envie de vomir » chaque fois qu’elle voit les autres en réaliser.

Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

Pas à cause de la pression. Pas à cause des attentes. Pas à cause des messages méchants sur les réseaux sociaux. Seulement, elle n’est plus capable « parce que les fils ne connectent plus ».

Dans le jargon, ils appellent cela une « perte de figure », ou « twisties » en anglais. Le cerveau n’arrive pas à communiquer adéquatement au corps comment se repérer dans l’espace. Cela lui était déjà arrivé, comme à de nombreux gymnastes, plongeurs ou trampolinistes.

Cela l’a frappée de nouveau aux Jeux olympiques de Tokyo. Avec toutes les spéculations que son statut de « visage » de l’évènement planétaire entraînerait forcément.

Après son abandon surprise au concours par équipes, Simone Biles n’a su qu’à la dernière minute, la veille, qu’elle avait le feu vert pour disputer la poutre, dernière finale féminine des compétitions de gymnastique.

« On a même presque manqué l’heure limite », a-t-elle révélé après la compétition, mardi soir.

Celle qui était pressentie pour remporter cinq médailles, peut-être toutes en or, avait une dernière chance de se faire valoir, sur un engin que les commentateurs disaient qu’« elle n’aimait pas », ce qu’elle a fini par croire.

Malgré une routine dont elle avait réduit la difficulté, l’Américaine de 24 ans a gagné le bronze, terminant derrière les Chinoises Guan Chenchen (16 ans) et Tang Xijing (18 ans).

Les médaillées d’or et d’argent avaient quitté la zone d’entrevues depuis longtemps quand Biles s’est présentée pour son point de presse. Les journalistes, évidemment nombreux, étaient pendus à ses lèvres, même si on ne les voyait pas derrière son masque.

Avec une touche d’émotion, celle que d’aucuns considèrent comme la plus grande gymnaste de l’histoire a raconté son cauchemar de la dernière semaine.

Ses problèmes ont commencé au lendemain des qualifications, où les Russes s’étaient annoncées pour le concours par équipes. Les Américaines devaient prendre congé ce matin-là, mais elles se sont finalement entraînées. Biles a perdu ses repères. Elle n’était plus capable de « mettre ses orteils sur les barres asymétriques ». Au sol, elle ne parvenait plus à effectuer ses mouvements acrobatiques.

« Je me suis entraînée toute ma vie. J’étais prête physiquement, j’étais correcte. Et ça arrive et c’est complètement indépendant de ma volonté. »

Elle a ajouté plus tard : « Les gens disent que c’est relié au stress. Honnêtement, je ne peux pas dire parce que je me sentais bien. »

Biles s’est retirée après un seul saut au concours par équipes, où elle a néanmoins remporté l’argent. Elle a évoqué ses « démons » intérieurs sur ses réseaux sociaux, ouvrant elle-même la porte à toutes les spéculations.

Dans les jours suivants, elle s’est adonnée à deux séances quotidiennes avec un psychologue de l’équipe américaine. Un médecin de la Fédération internationale de gymnastique l’a également évaluée. « Ça m’a aidée à garder la tête froide. »

Elle pensait se faire lancer des tomates. À sa grande surprise, elle a reçu une vague d’amour. « J’étais gênée. Au Village, tout le monde m’accostait et me disait ce que je signifiais et à quel point j’avais fait beaucoup pour eux. Je pleurais dans le magasin olympique parce que je ne m’y attendais pas. »

Des gérants d’estrade s’en sont cependant donné à cœur joie sur les réseaux sociaux. Biles s’est coupée de la tempête en reléguant la petite icône de son application Twitter au fin fond de son téléphone.

« Vous n’avez aucune idée de ce qu’on traverse, de ce qui se passe derrière le rideau, a asséné la gymnaste. Je me suis réveillée l’autre jour et ma tante est morte de façon inattendue. […] Si vous ne faites pas le quart de ce qu’on accomplit, vous ne pouvez pas parler. »

Elle a également tué dans l’œuf les questionnements sur le trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité et sa médication interdite au Japon. « Je ne prends plus de médicaments pour le TDAH depuis 2017. »

Elle a réitéré que sa « santé physique et mentale passait bien avant les médailles ». Elle avait également remporté la médaille de bronze à Rio, mais « celle-ci est beaucoup plus savoureuse ».

Avec le recul, Biles aurait souhaité que la conversation sur la santé mentale des athlètes se fasse avant les Jeux olympiques. « Soulagée », elle espère que sa mésaventure trouve écho chez ses pairs.

« On doit se concentrer sur nous comme humains et pas seulement comme athlètes. J’ai le sentiment qu’on perd parfois le contact avec nos émotions. »

Elle ne veut pas du tout penser aux JO de Paris en 2024 avant de comprendre ce qui lui est arrivé au Japon.

Chose certaine, elle sait pourquoi elle est montée sur la poutre de 10 cm mardi soir. « Je l’ai fait pour moi et pour moi seule. »