(Tokyo) Haley Daniels s’est battue pendant 12 ans pour bénéficier des mêmes privilèges accordés aux hommes depuis 85 ans aux Jeux olympiques. Il y a eu des moments où Daniels a presque perdu espoir de voir son rêve se concrétiser.

Lori Ewing La Presse Canadienne

C’est en s’asseyant dans son embarcation, mercredi, que l’athlète de 30 ans de Calgary a saisi toute l’importance du moment. Un moment rendu encore plus spécial par la présence de son père transgenre et pionnier, Kimberly.

Victime d’une coûteuse pénalité de 50 secondes lors de la seconde manche, Daniels n’a pas réussi à franchir l’étape des vagues de qualifications du canoë slalom individuel chez les femmes, mercredi, au Centre de slalom de canoë-kayak de Kasai.

Toutefois, à Tokyo, le canoë féminin a fait ses débuts aux Jeux olympiques, enfin, et la Canadienne a fait partie d’un groupe d’athlètes qui s’est battu pendant des années pour son inclusion.

« J’étais vraiment calme à la ligne de départ. Mais j’ai entendu l’annonceur dire “Jane Nicholas est la première femme à naviguer un parcours olympique”. Et j’ai pensé “Je serai la quatrième”.

« Je n’arrive tout simplement pas à croire que nous sommes vraiment ici. J’aurais aimé que la journée se passe mieux, et j’aimerais pouvoir me battre pour une médaille. On m’a dit de ne pas dire ceci, mais je veux dire ceci : Je suis reconnaissante du simple fait d’être aux Jeux olympiques. Je sais que nous luttons toujours pour des résultats, mais j’ai dû batailler pendant 12 ans juste pour être ici. Et donc, d’être ici est quelque chose de vraiment spécial pour moi. »

Pendant ce temps, le père de Daniels a lui aussi écrit une page d’histoire à titre d’officielle ouvertement transgenre à des Jeux olympiques. Kimberly Daniels avait prévu dévoiler son identité de femme après les Jeux, mais quand les Olympiques ont été repoussés d’un an à cause de la pandémie de la COVID-19, elle est arrivée à Tokyo en tant que femme, avec le soutien de Haley.

« Lorsque je pense à mon expérience en tant qu’athlète, je n’ai jamais mis sur papier le fait que je voulais laisser un héritage, ou que je voulais devenir une pionnière », a déclaré Daniels, tout en réalisant qu’elle et son père « sont devenus des premiers aujourd’hui », selon ses propres mots.

« Et c’est vraiment spécial », a-t-elle aussi admis.

Kimberly est juge internationale en slalom depuis 2009 et est juge de parcours à Tokyo. Le soir précédant la course, ils ont discuté au téléphone de distractions possibles.

« Elle a simplement dit, “Je serai là, mais je suis ici pour faire un travail, et toi aussi” », a relaté Haley.

« Lorsque j’étais à la ligne de départ, j’avais complètement oublié que mon père était là. Je savais qu’elle était là en esprit, mais j’étais concentrée sur le travail que j’avais à faire. »

Père et fille — Haley continue d’appeler Kimberly « papa » — ont annoncé la nouvelle l’automne dernier. Dans un message touchant sur Instagram, Haley a écrit : « Surprise – IL EST UNE FILLE ! »

Haley et Kimberly ont relaté leurs expériences dans des blogues d’Équipe Canada.

« La raison pour laquelle nous avons choisi de crier la nouvelle sur tous les toits, c’est que nous croyons qu’il est important de vivre en tant que personnes authentiques et de s’approprier qui nous sommes », a écrit Haley, qui aimerait qu’elle et Kimberly soient de nouveau réunies aux Jeux olympiques de 2024 à Paris.

« Notre famille ne s’est jamais satisfaite de la médiocrité. Nous visons l’excellence dans tout ce que nous faisons. Je me suis battue pour l’égalité des genres pendant la majeure partie de ma carrière et maintenant, mon père est une femme transgenre. »

Dans son blogue, Kimberly a relaté la sensation de se sentir coincée dans le corps d’un garçon depuis qu’elle avait sept ans. Toutefois, c’étaient les années 1960, une époque « où le monde, alors, n’était pas un endroit sécuritaire pour les personnes transgenres ».

Encore des doutes

Le canoë masculin a été intégré aux Jeux olympiques en 1936, et Haley Daniels a fait partie d’un groupe de pagayeurs internationaux qui ont mis de la pression sur la Fédération internationale de canoë afin de favoriser l’égalité des genres.

En 2017, le Comité international olympique a annoncé sa décision de remplacer certaines épreuves masculines par des compétitions pour les femmes. Dans les courses en ligne, le C-1200 mètres et le C-2500 mètres chez les femmes remplacent le C-1200 mètres et le K-2200 mètres du côté masculin. En slalom, le C-2 masculin a été retiré du programme olympique et a fait place au C-1 féminin.

A-t-elle eu des doutes qu’elle pourrait participer aux Jeux olympiques un jour ?

« Oh oui, j’ai même été sceptique (en 2016) que nous serions aux Olympiques », a-t-elle affirmé.

« Et il y a encore des gens qui ne pensent pas que l’égalité des genres devrait être mise en place et que le canoë féminin est prêt. […] Je pense que ce combat a été difficile. Mais maintenant, ce n’est pas un combat. Nous travaillons ensemble. Et toutes ces femmes qui sont ici sont extraordinaires. »

Après plusieurs semaines stressantes, marquées de déplacements et de compétitions en Europe pour se qualifier aux Jeux — elle y est parvenue à la fin de mai — Daniels prévoit se reposer pendant un mois afin de revoir sa famille et ses amis.

Kimberly est la seule membre de sa famille que Haley a vue au cours des derniers mois, mais à cause des rigoureux protocoles liés à la COVID-19 à Tokyo, elles devront attendre quelques jours avant de se donner une étreinte.

« J’ai vu mon père il y a quelques jours et tout ce que je voulais, c’était de lui faire une étreinte. Et je n’ai pas pu. Et j’ai dû rentrer à la maison et pleurer, seule, pendant un certain temps », a déclaré Haley.

« J’ai très hâte de faire une étreinte à mon père et ce sera vraiment cool. Elle doit être très prudente parce qu’elle doit continuer son rôle de juge jusqu’à la fin. Mais lorsque nous serons de retour au Canada ? Grosse étreinte. »