(Tokyo) L’une venait d’écrire l’histoire du judo canadien en remportant la toute première médaille olympique féminine. L’autre venait de voir le bronze lui échapper après s’être presque fait casser le bras.

Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

À quelques minutes d’intervalle, Jessica Klimkait et Arthur Margelidon ont quitté le tatami du Nippon Budokan en pleurs à l’issue de leur dernier combat, lundi soir.

Margelidon se reprochait une « connerie » dans son combat pour la médaille de bronze. Le Mongol Tsogtbaatar Tsend-Ochir l’a surpris avec une clé de bras seulement 32 secondes après le début de l’engagement. Sentant ses os sur le point de craquer, le Montréalais a été forcé d’abandonner.

Le vaincu est demeuré sur le dos de longues secondes, comme si toute la déception du monde venait de lui tomber sur les épaules, un peu à l’image de son coéquipier Antoine Valois-Fortier à Rio en 2016.

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Tsogtbaatar Tsend-Ochi l'a emporté contre Arthur Margelidon

C’est sûr que c’est crève-cœur. Je ne suis pas venu pour une cinquième place. J’étais venu pour l’or.

Arthur Margelidon après sa défaite, les yeux encore rougis

Huitième favori chez les moins de 73 kg, l’athlète de 27 ans avait connu un bon parcours jusque-là, s’inclinant en quart de finale après une longue bagarre qui s’est conclue en prolongation. Son vis-à-vis, le Géorgien Lasha Shavdatuashvili, lui, avait semblé faiblir, mais le champion mondial en titre l’a surpris en lui fauchant la jambe pour lui passer le ippon.

Margelidon a rebondi à son combat de repêchage, rattrapant son retard pour l’emporter sur l’Israélien Tohar Butbul avec 22 secondes à faire.

« J’ai eu le bon état d’esprit de me remettre en place pour le repêchage, s’est-il réjoui. J’ai été capable de gagner ce combat-là. Je pensais que j’y allais pour le bronze. C’est un sport d’erreur. J’ai fait cette erreur. J’ai fait une connerie et il m’a pogné au bon moment. Je le félicite. C’est un super athlète, une super personne, bravo à lui. C’est sûr que pour moi, c’est difficile, surtout si proche du but. »

La présence de Margelidon à Tokyo n’était pas banale. Cinq ans plus tôt, il s’était brisé un avant-bras durant un entraînement deux semaines avant le début des Jeux olympiques de Rio. Il avait assisté au tournoi brésilien avec sa famille, en se faisant la promesse d’être là en 2020, ce qui est devenu 2021 à cause de la pandémie.

Au printemps, alors qu’il était dans une excellente séquence, Margelidon a lui-même contracté la COVID-19 en Turquie, sans en être malade. Moins de deux mois plus tard, il a reçu un diagnostic positif au nouveau coronavirus. Même si le résultat était apparemment erroné, il a raté les Mondiaux de Budapest, dernière grande compétition de préparation avant les JO.

« Rio, c’était une motivation. La COVID qui m’a tapé au pire moment, ce sont des choses qui arrivent. J’ai essayé de les laisser de côté, de m’en servir comme d’une motivation. Tout le monde passe à travers des épreuves. C’est comment on s’en relève. J’ai fait du mieux que je pouvais. J’ai fait une belle performance ici. Comme je le redis, je n’ai pas la médaille que je voulais. »

Margelidon n’a pas l’intention de s’arrêter là. Les JO de 2024, qui auront lieu dans sa ville natale de Paris, sont déjà sa ligne de mire. La perte de poids étant devenue trop souffrante, il passera cependant chez les 81 kg, la catégorie de Valois-Fortier, qui combat mardi.

« Je ne finirai pas ma carrière sur un truc comme ça, c’est certain. À Rio, j’avais le potentiel d’avoir une médaille. Ici, j’avais le potentiel d’avoir une médaille. Je l’ai prouvé. Je ne ressors pas avec la médaille, mais c’est sûr que je ne m’arrête pas là-dessus. C’est certain que je n’abandonnerai pas si proche du but. »

Sacrée championne mondiale au début du mois dernier à Budapest, Klimkait n’est venue dans la capitale japonaise qu’avec une chose en tête : l’or.

Une défaite par disqualification en demi-finale, face à Française Sarah-Léonie Cysique, a cependant détruit ses plans. Après un peu plus de trois minutes dans le point d’or (prolongation), la native de l’Ontario a été punie une troisième fois pour une fausse attaque.

Anéantie par la défaite, la Montréalaise d’adoption admet avoir « boudé » un peu durant l’intermède. Elle s’est ressaisie avant son combat pour la médaille de bronze face à la Slovène Kaja Kajzer. La judoka de 24 ans a dominé l’affrontement qui s’est conclu sur un waza-ari en prolongation.

Revoyez la fin du combat

« Ç’a été difficile de mettre cette demi-finale derrière moi, mais j’ai réalisé que si je ne le faisais pas, j’allais peut-être saboter mes chances de monter sur le podium tout court », a souligné Klimkait.

Elle s’est inspirée de l’attitude des combattantes qu’elle avait vues rebondir lors des deux premières journées du tournoi olympique.

Je voulais ressentir cette fierté même si ce n’était pas l’or. J’ai donc fait de mon mieux pour retrouver ma concentration et ma confiance.

Jessica Klimkait

À l’instar de Margelidon, la première mondiale ne l’a pas eu facile pour se rendre jusqu’à Tokyo. Ces dernières années, elle a dû se colleter avec Christa Deguchi, une Japonaise naturalisée canadienne et qui est devenue championne mondiale avant elle en 2019. Klimkait a obtenu sa qualification le mois dernier en enlevant son titre en Hongrie.

Quand une journaliste a demandé à Klimkait ce qu’elle ressentait à l’idée de gagner cette première médaille olympique féminine canadienne au pays du judo, elle a répliqué ceci : « C’est comme si je compétitionnais contre le système japonais ces deux ou trois dernières années. »

À la fin de la soirée, Klimkait a reçu sa médaille du président du Comité international olympique, Thomas Bach. Elle peinait à sourire. Tout comme la Française Cysique, qui pleurait à l’idée d’avoir laissé filer l’or aux mains de la Kosovare Nora Gjakova.

Pas facile de trouver son bonheur au judo. L’entraîneur Sasha Mehmedovic est peut-être celui qui a le mieux résumé cette soirée mi-figue, mi-raisin.

« Aujourd’hui, il n’y avait aucun doute dans mon esprit qu’on pouvait marquer l’histoire, a-t-il dit. Premièrement avec Jessica et cette première médaille pour le Canada chez les femmes. Deuxièmement, gagner deux médailles le même jour. Ça aurait pu être une journée historique. Ça l’a été, mais ça aurait pu l’être encore plus. »