(Lausanne) La Cour suprême suisse a rejeté mardi, au nom de « l’équité sportive », le recours de l’athlète sud-africaine Caster Semenya qui entendait concourir sur sa distance fétiche du 800 mètres sans prendre de traitement pour faire baisser son taux de testostérone.

Agence France-Presse

La sportive hyperandrogène, dont le bras de fer avec la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) dure depuis 2009, a aussitôt annoncé qu’elle envisageait « tous les recours nationaux et internationaux ».

L’arrêt, publié mardi soir, mais qui remonte au 25 août, confirme la décision l’an dernier du Tribunal arbitral du sport (TAS) : déboutant l’athlète, la juridiction sportive avait validé le règlement de l’IAAF définissant un seuil maximal de testostérone pour concourir avec les femmes sur des distances allant du 400 mètres au mile (1609 m).

Concrètement, la fédération impose depuis avril 2018 aux femmes présentant un excès naturel d’hormones sexuelles mâles de faire baisser leur taux de testostérone, par un traitement, afin de s’aligner sur les épreuves internationales.

Caster Semenya, révélée en 2009 aux Championnats du monde de Berlin et aussitôt au cœur d’une controverse liée à sa carrure musculeuse, voit dans ce règlement une « discrimination », ainsi qu’une « violation de sa dignité humaine ».

Mais le Tribunal fédéral de Lausanne a fait prévaloir « l’équité des compétitions », « principal cardinal du sport », soulignant qu’un taux de testostérone comparable à celui des hommes confère aux athlètes féminines « un avantage insurmontable ».

La juridiction a certes admis qu’un traitement hormonal portait « sérieusement atteinte au droit à l’intégrité physique », mais elle a souligné que les athlètes concernées pouvaient « librement refuser » de le suivre.

En mars dernier, la double championne olympique s’était montrée optimiste sur ses chances de réaliser les minima nécessaires pour concourir sur 200 mètres aux Jeux olympiques de Tokyo, une distance non concernée par le règlement de l’IAAF.

Athlètes hyperandrogènes : dix ans de batailles

De l’explosion de la Sud-Africaine Caster Semenya aux Mondiaux de Berlin en 2009 à la validation du règlement de l’IAAF par la justice suisse, le droit de concourir des athlètes hyperandrogènes représente 10 ans de batailles médiatiques, scientifiques et juridiques.

2009 : la révélation Semenya

Aux Championnats du monde d’athlétisme de Berlin en août 2009, une jeune Sud-Africaine de 18 ans intersexuée, à la carrure musculeuse, défraie la chronique. Inconnue un an auparavant, Caster Semenya, hyperandrogène, donc en excès d’hormones sexuelles mâles, se présente en favorite du 800 m après une progression chronométrique fulgurante.

La Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) annonce à quelques heures de la finale qu’elle enquête sur le genre sexuel de l’athlète. Semenya remporte le titre, le président de l’Afrique du Sud de l’époque, Jacob Zuma, dénonce l’attitude de l’IAAF, « une humiliation ».

Interdite de compétition pendant 11 mois, le temps de « tests de féminité » restés secrets, vécus comme un traumatisme par la jeune femme, Semenya est de nouveau autorisée à courir en juillet 2010.

2011 : un premier règlement

En mai 2011, l’IAAF met en place un premier règlement pour la participation des athlètes hyperandrogènes aux compétitions féminines et fixe un seuil de testostérone de 10 nanomoles/litre de sang.

Semenya, qui doit suivre un traitement pour pouvoir courir, est de nouveau sacrée championne du monde en 2011, puis championne olympique en 2012 (2e sur la ligne elle profite du déclassement de la Russe Mariya Savinova pour dopage), avant un long passage à vide.

En juillet 2015, saisi par la sprinteuse indienne Dutee Chand, le Tribunal arbitral du sport (TAS) suspend le règlement de l’IAAF. Le TAS donne deux ans à l’organisation pour présenter une étude scientifique prouvant la supériorité des athlètes hyperandrogènes.

Libérée de son traitement, Semenya est sacrée championne olympique en août 2016 à Rio, puis championne du monde un an plus tard à Londres.

2017 : l’IAAF insiste

En juillet 2017, la revue médicale British Journal of Sports Medecine publie une étude commandée par l’IAAF qui démontre que les femmes aux plus hauts taux de testostérone en retirent un avantage « significatif » dans plusieurs disciplines.

En avril 2018, l’IAAF instaure un nouveau règlement, qui impose aux femmes « hyperandrogènes » avec des « différences de développement sexuel » (DSD) de faire baisser, avec des médicaments, leur taux de testostérone en dessous de 5 nmol/L pour participer aux épreuves internationales du 400 m au mile (1609 m).

L’IAAF insiste sur l’impératif « de préserver l’égalité des chances au sein des compétitions d’athlétisme ».

2019/2020 : le TAS puis la justice suisse déboutent Semenya

En juin 2018, Semenya saisit le TAS, soutenue notamment par la ministre sud-africaine des Sports, Tokozile Xasa.

En février 2019, une bataille d’experts s’engage lors des audiences. L’IAAF campe sur sa position à la faveur de son étude, dont les conclusions sont contestées notamment par des scientifiques de l’université de Bath (Angleterre).

L’ONU épingle en mars le règlement de l’IAAF qui « pourrait ne pas être compatible avec les normes et règles internationales relatives aux droits de l’Homme ».

Le 1er mai 2019, le TAS annonce rejeter le recours de la Sud-Africaine, mais demande à l’IAAF d’amender son règlement, préoccupé par plusieurs aspects litigieux.

Le règlement entre en vigueur le 8 mai 2019. Pour contester la décision du TAS, Semenya dépose un appel le 29 mai devant la Cour suprême suisse, qui suspend provisoirement deux mois le règlement, jusqu’à fin juillet seulement. Ce qui empêche la Sud-Africaine de défendre son titre mondial à Doha (27 septembre-6 octobre).

En mars 2020, Semenya annonce sa volonté de se qualifier pour les Jeux de Tokyo, repoussés à 2021, mais sur 200 m, une distance non concernée par le règlement.

Le 8 septembre 2020, la Cour suprême suisse rejette le recours de Semenya, qui assure qu’elle « continuera à se battre pour les droits des athlètes féminines, sur et en dehors de la piste. »