Il y aura du hockey à Montréal à la Saint-Jean. La pandémie nous a habitués à vivre des premières, à accepter les rebondissements. Mais du hockey du Canadien à la Saint-Jean ? Ce n’était sur aucune carte de bingo. Surtout en cette soirée où le Canadien pourrait accéder à sa première finale depuis 1993. Yves et Léa poursuivent leur correspondance, sur fond bleu-blanc-rouge.

Le sénile sublime

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Chère Québécoise,

Tu me parles de marmottes, je te répondrai avec des oiseaux.

On dit qu’avant de mourir, les cygnes poussent un dernier râle très doux, d’une beauté déchirante. Ornithologiquement parlant, c’est totalement faux. N’empêche : on évoque encore le « chant du cygne » pour désigner la dernière œuvre d’un artiste, sa plus poignante, sa plus inattendue.

Tu ne trouves pas que Corey Perry est l’incarnation même de ce cygne ?

Le gars a 36 ans, on l’a acheté sur Kijiji pour des pinottes, personne n’en voulait plus, sauf le Panthéon du hockey pour le ranger dans sa collection. Et le voici troisième pointeur du Club après 16 matchs de séries.

La passe qu’il a faite à ton bébé Cole était une œuvre d’art. Sans regarder, zlang, par-derrière en diagonale… Tu as raison : sans le but qui a suivi, et qui lui aussi était d’une rare beauté, on n’en parlerait pas. C’est aussi ça qui est joli : cette union étonnante entre les générations, entre ces corps à chaque bout de la carrière, de l’acné juvénile en fin de parcours à la préprostatite.

Cet émouvant style tardif (je ne parle pas de Marc) qui nous a valu tant de chefs-d’œuvre, ce qu’une critique littéraire appelle le « sénile sublime », c’est ce qu’on voit, Léa.

Le dernier tour de piste. La dernière tournée. Le dernier repas, dont on savoure chaque bouchée. Ils sont venus pour ça, Staal et lui. Ils ont déjà bu le champagne dans la grosse coupe. Mais ils veulent y goûter encore. Pour une dernière danse. Ils en connaissent la saveur, ils en savent aussi le prix.

Parlons-en, de Staal, ce vieux cheval qui n’avance plus. Il a peut-être gaffé l’autre soir, mais qui dira qu’il ne joue pas bien ? Son but mardi… Il a encore des mains d’artiste, ce gars.

Et pourtant, avant les séries, on se demandait ce qu’il faisait dans le Club, à part ne pas peser fort dans le budget.

Pierre Gingras m’a dit que les arbres vivant des conditions de stress particulières se mettent à produire davantage de semences. On voit ça, paraît-il, sur des conifères qui ont subi la sécheresse. Ils sont pleins de cocottes, on dirait un concours de sapins de Noël dans un camping. Pourquoi ? Va donc savoir à quoi pense un sapin baumier stressé, Léa. Le fait est qu’il se répand, qu’il se reproduit comme s’il n’y avait plus de lendemain.

Et c’est un peu ce qu’on voit, n’est-ce pas ? Le stress des matchs sans lendemain, et ces anciens combattants qui remettent ça, qui prennent des coups pour l’équipe, qui saignent pour la cause, et qui passent le relais à cette superbe génération qui émerge.

On dirait que c’est soudainement une équipe, ce Club. On dirait même qu’ils s’aiment. On dirait qu’elle va gagner, cette gang intergénérationnelle qu’on croyait mal emmanchée.

Bonne fête nationale, Léa !

L’île d’où je t’écris

Léa Stréliski
Léa Stréliski Humoriste, collaboratrice invitée

Cher Yves,

Ceci n’est pas une lettre d’adieu, mais sache que mes lettres deviendront peut-être plus courtes à mesure que l’été avance, les enfants ont fini l’école. Être interrompue est donc désormais l’île où j’habite. Avec les quelques neurones qu’il me reste pour t’écrire, alors que ma tête et mon corps doivent scanner la vie pour garder le contrôle sur mes trois êtres, je t’informe que le Canadien est à une seule victoire d’atteindre la finale de la Coupe Stanley.

Je… je ne pensais pas dire ça un jour. En tout cas, je ne pensais pas le dire cette année. C’est la Saint-Jean, Yves. Mes parents se sont mariés un 24 juin. Quand j’avais 6 ans. Je me souviens du moment où ils m’ont annoncé leur mariage. Mon premier réflexe avait été de me dire : « Attendez, vous êtes pas mariés ? Comment vous avez fait pour avoir des enfants, alors ? C’est légal, ça ? »

Comme la fois où ma mère m’avait dit, quelques années plus tard, être peut-être à nouveau enceinte. Je m’étais fait la réflexion suivante : « Mais comment les adultes peuvent-ils avoir un doute sur la venue d’un enfant ? Vous avez fait l’amour ou vous l’avez pas fait ? C’est assez simple de s’en rendre compte, non ? Je vois pas pourquoi vous le feriez si c’était pas pour avoir un enfant ! Je comprends rien. »

Je comprends pas grand-chose à la vie, Yves. Je comprends surtout pas comment je suis censée vivre à travers cette chance d’aller en finale de la Coupe Stanley un soir de Saint-Jean. C’est trop d’émotions.

J’ai déjà vu un feu de la Saint-Jean grand comme un immeuble en l’honneur de l’union de mes parents et même ça, malgré la largeur des épaulettes circa 88 de ma mère, et toute la joie qui régnait dans la place, c’était vivable. Là, j’ai du mal à y penser tellement c’est une histoire qui est trop grande pour qu’on l’écrive. Il se passe quelque chose, non ? Sais-tu ce qui se passe ? L’amour.

Quand tu regardes les petits gars se féliciter après les buts, quand tu les vois se parler, se saluer, niaiser en conférence de presse, tu retrouves une chimie qui est ce que toutes les équipes gagnantes recherchent. Elle est rare et nécessaire pour accomplir des exploits. On le sait, c’est toujours pareil. Chaque fois que les humains arrivent à créer un truc plus grand qu’eux-mêmes, un groupe qui s’aime n’est jamais bien loin. Le talent, c’est comme la testostérone : quand tu mets ça ensemble, ça mousse.

Si ça continue, ça va devenir dangereux. Surtout qu’on se souvient que j’ai dit que si on gagnait la Coupe, j’en ferais un quatri…

« J’ai faim ! Je veux quelque chose à manger ! » Ma fille m’appelle, Yves. Bienvenue dans mon île.