Je suis content pour Alexis Lafrenière. Si les Rangers de New York le choisissent au premier rang, il amorcera sa carrière professionnelle avec une équipe aussi talentueuse qu’ambitieuse.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

C’est le meilleur dénouement possible. Mais ça aurait pu mal virer. Revenons un instant sur cette loterie. Ce bingo maudit. Cette patente à gosses, qui crée autant de déchirements que la carte recrue de Maurice Richard laissée sans héritier dans le testament de mononcle Rosaire.

Ça fait trois ans — trois ans ! — que les partisans du Canadien sont divisés en deux clans. Ceux qui réclament des victoires. Ceux qui souhaitent des défaites, pour obtenir plus de billets de loterie. Vendredi, le débat s’est déplacé en Absurdistan. Pendant que des fans se réjouissaient de la victoire du Canadien contre les Penguins de Pittsburgh, d’autres la conspuaient, car elle privait l’équipe de la possibilité de pouvoir repêcher Alexis Lafrenière.

PHOTO CODIE MCLACHLAN, LA PRESSE CANADIENNE

Alexis Lafrenière

Curieux, je suis allé consulter le grand grimoire de l’histoire du sport.

Savez-vous combien d’autres fois, depuis le XIXe siècle, des partisans ont souhaité l’élimination de leur équipe en séries ?

Zéro.

Zilch.

Nil.

Souhaitons que ça ne se reproduise jamais. Ce comportement est cynique. Insolent. Antisportif. Et encouragé par la LNH, qui doit réfléchir aux valeurs associées à la loterie.

Après tout, dans quelle autre ligue les amateurs espèrent-ils la débâcle de leur club préféré ? Son effondrement pendant une demi-douzaine d’années, le temps de repêcher quelques prospects et suspects ?

Au soccer européen, non seulement il n’y a pas de repêchage, mais les pires équipes sont exclues des championnats. Tu ne fais pas d’efforts pour t’améliorer et gagner ? Va souffrir en deuxième division pendant quelques années.

Au baseball, ça prend tellement de saisons pour développer un espoir qu’il n’y a pas d’incitatifs à perdre. Aucun premier choix universel depuis 2016 n’évolue dans les majeures. Et un seul depuis 2013 : Dansby Swanson, un arrêt-court très ordinaire qui présente une moyenne à vie de ,247.

Les partisans de la NFL sont impitoyables. Ils exigent la victoire. La rédemption par le repêchage ? C’est un chemin long et sans garantie. Dans la MLS, le repêchage est insignifiant, au point où des clubs préfèrent ne plus sélectionner à partir du troisième tour. Dans la Ligue canadienne de football, le premier choix cette année n’avait pas joué au football depuis… deux ans. Ce n’est pas comme si les fans des Lions de la Colombie-Britannique voyaient en lui le Messie.

Dans la NBA ? Il y a eu des mouvements semblables à ceux qu’on voit dans la LNH. La ligue a décidé de s’attaquer au problème. Désormais, aucune équipe ne possède plus de 14 % de chances d’obtenir le premier choix. C’est beaucoup moins que dans la LNH, où le pire club possède 18,5 % des billets de loterie.

Ça, c’est un bon incitatif pour plonger.

Des équipes font-elles exprès pour perdre ? Bien sûr que non. Les joueurs sont fiers. Ils désirent gagner. Mais on peut douter de la volonté de certaines directions d’équipe. Ce n’est pas un hasard si les trois formations avec les plus petites masses salariales — les Sénateurs d’Ottawa, les Kings de Los Angeles et les Devils du New Jersey — ont toutes raté les séries. On peut présumer qu’en dépensant leurs millions qui dorment sous le plafond, elles auraient gagné un peu plus souvent. À long terme, c’est une stratégie dangereuse. Depuis 2015, les Sénateurs ont perdu 5400 spectateurs par rencontre. Les Kings, 1300.

Le temps est venu de changer le boulier. De moderniser la loterie. Surtout si la LNH conserve le format actuel des séries à 24 équipes. Une excellente idée, d’ailleurs, qui soutient l’intérêt pour le sport dans un plus grand nombre de marchés, plus longtemps.

Voici deux idées. Elles ont le même objectif : récompenser autant les équipes qui s’enlisent — comme les Sénateurs et les Kings — que celles qui font des efforts pour rejoindre le groupe de tête.

PLAN A : RÉCOMPENSER LES QUALIFIÉS

Des séries à 24 clubs. Les sept exclus reçoivent des billets de loterie. Sept pour le 31e au classement, six pour le 30e, jusqu’à un pour le 25e.

Les autres ? Trois billets pour chaque équipe qui remporte le tour de qualification. Fini, donc, les partisans qui prient pour la défaite des leurs. Au contraire ; ça les inciterait à se ranger derrière leur club dans la course aux séries.

Dans ce format, les billets auraient été répartis comme suit :

Red Wings de Detroit : 7
Sénateurs d’Ottawa : 6
Sharks de San Jose : 5
Kings de Los Angeles : 4
Ducks d’Anaheim : 3
Canadien de Montréal : 3
Blackhawks de Chicago : 3
Blue Jackets de Columbus : 3
Islanders de New York : 3
Coyotes de l’Arizona : 3
Canucks de Vancouver : 3
Flames de Calgary : 3
Hurricanes de la Caroline : 3
Devils du New Jersey : 2
Sabres de Buffalo : 1

PLAN B : RÉCOMPENSER LES VICTOIRES

Des séries à 24 clubs. Même répartition pour les non-qualifiés que dans le plan A.

Les autres ? Ils peuvent aussi obtenir des billets. À une condition : avoir progressé au classement par rapport à la saison précédente. Un billet par rang gagné. Les huit meilleures équipes sont exclues du calcul. Cette formule augmente significativement l’enjeu des parties de saison — et permettrait à une équipe sur la pente ascendante de rejoindre l’élite de la LNH.

Dans ce format, les billets auraient été répartis comme suit :

Rangers de New York : 8
Red Wings de Detroit : 7
Sénateurs d’Ottawa : 6
Kings de Los Angeles : 6
Canucks de Vancouver : 6
Sharks de San Jose : 5
Devils du New Jersey : 5
Stars de Dallas : 5
Panthers de la Floride : 4
Ducks d’Anaheim : 3
Sabres de Buffalo : 2
Hurricanes de la Caroline : 1

Ce sont des scénarios perfectibles. Maintenant, notez l’équipe qui aurait eu le plus de chances dans le plan B. Les Rangers de New York. Gagnants de la loterie de lundi.

Autant je suis critique des règles de la loterie de la LNH, autant je suis satisfait du dénouement. Les Rangers sont ceux qui se sont le plus améliorés cette saison. Ce premier choix, ils le méritaient. Plus que les Red Wings. Plus que les Sénateurs. Plus que les Kings. Plus que tous les autres.

Les Rangers méritent Alexis Lafrenière. Et vice-versa.