(Châteauguay) Depuis ses débuts dans la LHJMQ, Pierre-Luc Dubois confie sa préparation physique à Sébastien Lagrange. Une association qui a permis au joueur des Blue Jackets de Columbus de devenir une vedette de la LNH. 

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

L’homme derrière Pierre-Luc Dubois

Le petit gymnase grouille d’activité. C’est la journée des jambes pour les frères Mathieu et Pierre-Olivier Joseph. Au fond, les vétérans Alex Killorn et Marc-André Gragnani font leurs exercices. L’espace est restreint, favorisant les taquineries entre joueurs.

Pierre-Luc Dubois s’installe pour six séries de « 60º Incline Close Grip Bench Press », essentiellement du développé couché, mais avec le dos incliné à 60 degrés. Entre les séries, l’attaquant des Blue Jackets se farcit des tractions à la barre (les bons vieux « chin up »… on en profite pour transmettre nos excuses à Bernard Pivot), en ajoutant deux plaques de 10 lb, accrochées à une ceinture, question d’ajouter au défi.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Depuis plusieurs années, Sébastien Lagrange est le préparateur physique de Pierre-Luc Dubois, des Blue Jackets de Columbus. 

Chaque répétition de développé couché provoque une nouvelle réaction de souffrance sur son visage. Chaque levée semble être la dernière. Mais le colosse de 21 ans trouve la force, encouragé par l’entraîneur derrière lui. « Un autre, un autre, t’es capable ! » Dubois se rend au bout de l’exercice.

L’homme derrière lui, c’est Sébastien Lagrange. Derrière Dubois physiquement pour cet exercice, mais aussi symboliquement. On a beau avoir un bon bagage génétique, on ne devient pas du jour au lendemain, à 21 ans, une machine de 6 pi 3 et 220 lb sans l’aide d’un professionnel.

« C’est comme un ami, mais dans le gym, il suit les temps à la lettre, il ne te laisse pas tricher, il te pousse », explique Dubois.

Il me connaît mieux que n’importe qui. Je ne suis plus capable et il me dit : “T’es capable d’en faire cinq de plus.” Je pense qu’il n’y a aucune chance, mais je le fais quand même.

Pierre-Luc Dubois

Pas au point de renvoyer, tout de même. « Ça, jamais ! Mais ça a passé proche quelques fois ! »

Grâce au Lightning

Pendant sa carrière de joueur junior, Lagrange était un client de Mark Lambert. En 2011, Lambert est embauché par le Lightning de Tampa Bay comme préparateur physique. Lagrange n’a alors que 21 ans.

Lambert lui offre tout. « Il m’a dit : “Tu peux diriger le gym, tu peux prendre mon contrat de préparateur physique avec les Foreurs de Val-d’Or, c’est toi qui décides.” Je m’en allais étudier à Moncton, j’ai tout mis de côté, je suis rentré en kiné à l’UQAM à la dernière minute. »

Ce contrat avec les Foreurs lui a permis de travailler avec Marc-André Dumont, alors entraîneur-chef à Val-d’Or. Quand Dumont est passé des Foreurs aux Screaming Eagles du Cap-Breton, Lagrange l’a suivi. Un an plus tard, en 2014, les Screaming Eagles repêchaient au premier tour une échalote de 6 pi et 161 lb du nom de Pierre-Luc Dubois.

La première fois qu’il est rentré dans le gym, il a vu des joueurs de la LNH et avait les yeux écarquillés. Il avait de bonnes habitudes de travail, mais il manquait de masse musculaire.

Sébastien Lagrange, préparateur physique de Pierre-Luc Dubois

« Mais déjà à 16 ans, c’était lui qui gérait son horaire, pas ses parents. “Seb, à quelle heure ? Lundi, mardi, je peux. Là, je ne peux pas.” Il était très autonome. Ça faisait une semaine que la saison était commencée et il me textait déjà que l’été suivant, il voulait prendre 20 lb. Il nous envoyait des photos de ce qu’il mangeait. “C’est-tu correct si je mange ça ?” Il était vraiment discipliné. C’est comme ça qu’il a pris 20 lb par été. »

Une nouvelle étape

On écoute la description et on a une impression de déjà-vu. Parce que les qualités énumérées sont celles qui reviennent pour plusieurs des meilleurs joueurs de la LNH. Groupe auquel Dubois se greffe tranquillement. Demandez-vous qui sera le visage des hockeyeurs québécois de la prochaine génération, et il y a de bonnes chances que ce soit Dubois.

Repêché au 3e rang en 2016, l’attaquant progresse à un rythme impressionnant. Après une première saison de 20 buts et 28 passes, il a inscrit 27 buts et 34 passes pour 61 points l’an dernier, tout en jouant près de 18 minutes par match, dans le rôle de premier centre des Blue Jackets de Columbus.

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Au moment d’être repêché par les Screaming Eagles du Cap-Breton, Pierre-Luc Dubois mesurait 6 pi et pesait 161 lb. Aujourd’hui, il mesure 6 pi 3 et fait osciller le pèse-personne à 220 lb. 

Les Blue Jackets, c’est aussi l’équipe qui a perdu, cet été, le gardien Sergei Bobrovsky et les attaquants Artemi Panarin, Matt Duchene et Ryan Dzingel. Ils devront donc s’en remettre à leur noyau de jeunes.

«  Il arrive à maturité, donc on change les méthodes d’entraînement, rappelle Lagrange. Quand ils sont jeunes, on travaille la force, la masse musculaire. Mais le hockey nécessite surtout de la vitesse, parce que tu dois déployer ta force très rapidement. C’est là-dessus qu’on travaille, avec des levées plus rapides. C’est maintenant un joueur de premier trio, qui va jouer plus de minutes. On travaille sur ça, et sur la prévention des blessures.  »

Oui, les résultats de Dubois sont impressionnants. Mais on parle aussi d’un athlète qui a disputé tous les matchs de son équipe depuis son arrivée dans la LNH : 164 en saison, 16 en séries. Et le jeune joueur reconnaît l’apport de son préparateur physique.

«  On fait des tests chaque été pour voir ce que je peux améliorer. Il y a deux ans, quand je faisais des squats, j’étais fort, mais mes chevilles rentraient vers l’intérieur. Seb l’a vu. On l’a fait, et je n’ai plus de problèmes avec mes chevilles ou mes genoux. Tout est aligné.

« Ce n’est pas seulement d’être plus fort, mais d’être équilibré, poursuit le numéro 18. Que mes biceps ne soient pas trop forts en comparaison avec mes triceps. Ce sont des affaires scientifiques, mais je touche du bois, je ne me suis jamais blessé depuis que je m’entraîne ici. »

Et pour Sébastien Lagrange, il doit bien y avoir une petite fierté de voir le chemin parcouru par son poulain ?

J’aimerais dire non pour avoir l’air humble, mais oui, j’en suis fier. Parce que c’est mon premier. Mark m’a donné Vincent Lecavalier comme client en 2012, mais il était déjà en LNH. Un jeune qui a grandi avec toi, c’est encore plus.

Sébastien Lagrange

« Au début, le but de Pierre-Luc but était de jouer junior majeur. Il l’a fait. Ensuite, de jouer premier trio dans le junior majeur. Il l’a fait. On est capables de le suivre dans ses objectifs, année après année, et c’est entièrement grâce à lui, parce qu’il applique ce qu’on lui donne à 100 %. »

L’été tire à sa fin. Dubois retournera bientôt à Columbus, les Joseph, Killorn et Gragnani iront rejoindre leurs coéquipiers un peu partout. Lagrange, lui, retrouvera un rythme de travail plus conventionnel, et aura du temps à consacrer à sa thèse de doctorat. Mais Dubois n’a pas fini d’entendre parler de lui pour autant…

« À 16 ans, il est rentré ici et m’a dit : “Seb, si tu m’amènes à la Ligue nationale, je te paye l’avion pour mon premier match”. Je l’attends toujours ! Je pense que c’est cette année que ça va se passer. Je le niaise des fois, et il s’en souvient ! »

Un doctorat... en avant-match !

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Sébastien Lagrange prépare actuellement une thèse de doctorat sur un entraînement en gymnase que les joueurs de hockey peuvent effectuer en avant-match.

Personne ne pourra accuser Sébastien Lagrange de manquer de passion pour son domaine. En plus de se consacrer à l’entraînement de joueurs de hockey dans son travail, il le fait aussi dans ses études.

Sa thèse de doctorat, en cours de réalisation, porte sur un entraînement en gymnase que les joueurs de hockey peuvent effectuer en avant-match. À l’heure actuelle, pour un match à 19 h, la routine de la majorité des joueurs se lit essentiellement comme suit : entraînement sur glace à 10 h 30, retour à la maison, sieste en début d’après-midi, retour à l’aréna trois heures avant le match.

Lagrange mène actuellement des tests sur trois groupes, qui font l’entraînement trois, quatre ou six heures avant leur match, afin de trouver le moment optimal.

« Mark [Lambert] faisait ça avec moi quand je jouais et je trouvais que ça fonctionnait. Joe Sakic le faisait dans les années 90. Je me suis dit qu’il fallait trouver comment ça marchait au niveau scientifique. »

Lagrange n’a pas encore testé cet entraînement de quelque 30 minutes avec Dubois, mais Lambert l’a tenté avec quelques joueurs du Lightning, dont Steven Stamkos et Victor Hedman.

« C’est un entraînement de style contraste […] qui vise à augmenter rapidement la puissance de l’athlète. Stamkos, une fois, a été jusqu’à 500 lb en Trap Bar deadlift [variante du soulevé de terre]. Ce sont des entraînements très courts. On parle de 3 à 5 répétitions, un effort de 15 secondes, pour 3 à 5 minutes de repos. Ils seront capables de récupérer et de maximiser leur performance quatre heures plus tard. »

Lagrange ne se fait pas d’illusions : il ne s’attend pas à convertir la LNH à sa méthode, quoi qu’en dise la science. Les joueurs de hockey sont souvent bien ancrés dans leurs habitudes.

« Les joueurs dont le jeu est basé sur les habiletés, qui passent moins de temps au gym, ne le feront pas. Mais les joueurs qui ont de bonnes habitudes de travail, comme Pierre-Luc [Dubois], ceux qui veulent vraiment pousser leurs limites, ils le feront. Même s’ils sont déjà dans la LNH, ils veulent continuer à progresser. Ils viennent te voir : “Est-ce que je peux faire quelque chose de nouveau avant un match ? Je ne me suis pas entraîné de la semaine, on a voyagé…” C’est pour ce type de joueur que ça fonctionne. Les autres ont plus de chances de ressentir de la fatigue. »