On parle peu, voire jamais, de football féminin au Québec. Et pourtant ! Des joueuses, il y en a. Et elles ont une bonne raison de se réjouir depuis lundi parce qu’une première ligue interprovinciale de football féminin voit le jour au Québec et en Ontario. Un progrès significatif pour le développement du sport au féminin dans la province.

Katherine Harvey-Pinard
Katherine Harvey-Pinard La Presse

En 2001 naissait la première équipe senior de football féminin au Québec, le Blitz de Montréal. Après avoir évolué dans des ligues américaines, le Blitz s’est retrouvé en 2018 sans ligue pour l’accueillir, et donc sans adversaire. Pas moyen de trouver des équipes à affronter localement.

Au printemps 2020, d’anciennes membres de l’organisation du Blitz ont lancé l’organisme Les Reines. Sa mission ? Démocratiser l’accès au sport par des formations en ligne, des activités d’initiation et des camps de perfectionnement.

Son grand projet ? Fonder une ligue senior. À peine quelques mois après leur création, Les Reines peuvent dire mission accomplie, alors que la Ligue centrale canadienne de football féminin (LCCFF) fait officiellement son arrivée.

« Les Reines continuent d’avoir pour mission de démocratiser l’accès au sport, puis la ligue est vraiment la structure dans laquelle on va envoyer les joueuses, entraîneuses, arbitres. Le but du collectif est de promouvoir les différentes facettes du jeu auprès des filles et des femmes », explique Andréanne Dupont-Parent, ancienne du Blitz, fondatrice des Reines et commissaire de la LCCFF.

Mise sur pied avec la collaboration de Football Québec et de Football Ontario, la LCCFF compte déjà deux équipes : le Blitz de Montréal et les Capital Rebels d’Ottawa-Gatineau. D’ici le premier botté d’envoi en 2022, quatre autres équipes devraient voir le jour dans les régions de Québec, Toronto, Sudbury et Sault Ste. Marie.

C’est après avoir fait partie de l’équipe canadienne de football en 2010 que l’idée de mettre sur pied une telle ligue a germé dans la tête d’Andréanne Dupont-Parent. Des joueuses qu’elle a côtoyées avaient déjà lancé des projets similaires dans l’ouest et l’est du pays.

Je me suis dit : “Qu’est-ce qu’on attend au Québec et en Ontario ?” Pour donner une chance à des athlètes qui sont passionnées de football de pouvoir rêver de faire l’équipe canadienne un jour et de compétitionner au niveau international, ça prend quelque chose pour se rendre là. Il faut être vues, il faut pouvoir jouer.

Andréanne Dupont-Parent, commissaire de la Ligue centrale canadienne de football féminin

« De manière réaliste, c’est sûr qu’on ne peut pas envoyer une équipe de Montréal ou d’Ottawa jouer dans l’Ouest toutes les fins de semaine, poursuit-elle. C’est pour ça qu’on se concentre sur le Québec et l’Ontario. »

Notons que plus d’une centaine de femmes avaient signifié leur intérêt aux Reines de jouer dans la LCCFF avant même son lancement.

PHOTO FOURNIE PAR ÈVE DUBOIS

Maude Lacasse

Retard québécois

Aux dires d’Andréanne Dupont-Parent, le Québec accuse un retard de 10 à 15 ans sur d’autres provinces canadiennes sur le plan du développement du football féminin. En ce moment, les jeunes Québécoises qui souhaitent s’y adonner doivent évoluer dans des clubs masculins ou alors opter pour le flag football.

« Football Québec nous a fourni quelques données sur les filles en bas de 18 ans qui évoluent dans les clubs ; ce n’est pas énorme, dit la femme de 32 ans. Il y a un gros fossé entre les âges de 15 et 17 ans qui a été identifié parce qu’au niveau physiologique, les joueurs ont une poussée de croissance et sont plus costauds, donc pour une fille, d’évoluer dans ce contexte-là alors qu’on parle de sport sécuritaire et inclusif… Ce ne sont pas toutes les jeunes filles qui ont le corps pour le faire. Ça crée des dynamiques parfois un peu étranges. »

Actuellement, plusieurs des footballeuses seniors sont d’anciennes athlètes de haut niveau d’autres sports comme le hockey, le rugby ou le basketball. L’objectif de la LCCFF sera de développer « un bassin de recrutement et une relève », notamment en tenant des camps d’initiation en région et en trouvant des organisations masculines prêtes à développer un volet féminin.

La ligue sera accompagnée dans tout ce processus par les fédérations du Québec et de l’Ontario, qui sont là pour offrir une collaboration d’un point de vue logistique et pour « partager des ressources ».

C’est une dose de motivation incroyable. Juste le fait d’avoir des discussions avec les fédérations et d’autres acteurs du milieu et de voir l’ouverture dans le monde sportif, c’est rafraîchissant. C’est de bon augure pour le futur.

Andréanne Dupont-Parent

« L’ensemble du sport féminin doit continuer de mener des batailles jour après jour pour avoir plus de visibilité, faire des partenariats stratégiques pour supporter le développement parce que c’est sûr que c’est plus exigeant en ressources financières, humaines, etc. »

Comme c’est le cas dans bien des sports féminins, les équipes du nouveau circuit devront composer avec différents enjeux, comme le recrutement, les coûts de déplacement et la location de terrains. Une grande partie du succès de la ligue reposera d’ailleurs sur la stratégie des partenariats, croit Andréanne Dupont-Parent.

« Aussi intense »

Ophélia Poisson-Vecchio évolue pour le Blitz de Montréal depuis six ans. Son objectif est de gagner sa place au sein de l’équipe canadienne pour les Championnats du monde, qui ont été annulés cette année en raison de la pandémie. L’arrivée de la ligue lui donne bon espoir.

« J’adore le football, j’aime jouer, c’est ma passion. D’un point de vue personnel, ça me confirme que je vais être capable de me développer pour éventuellement faire l’équipe canadienne », fait valoir la secondeuse.

C’est [la ligue] clairement quelque chose qui manquait au Québec.

Ophélia Poisson-Vecchio

Selon l’athlète de 23 ans, l’intérêt de la population pour le football féminin peut assurément se développer avec le temps.

« Le football féminin, c’est un sport qui est beau à regarder parce que c’est différent, mais c’est tout aussi intense et physique. C’est aussi beaucoup en subtilité et dans la technique. »

PHOTO FOURNIE PAR ÈVE DUBOIS

De gauche à droite : Geneviève St-Jean, Virginie Villeneuve et Aurélie D’Anjou-Drouin

« C’est plus en finesse, dit pour sa part Andréanne Dupont-Parent. Une de nos grandes quarts-arrières au Blitz dit que c’est comme de la poésie en mouvement. De manière générale, c’est beaucoup plus réfléchi. »

La commissaire rappelle d’ailleurs une phrase dite par Laurent Duvernay-Tardif dans le cadre d’un évènement virtuel organisé par Va donc jouer, en mai : « Il faut que, collectivement, on apprécie autant un match féminin que masculin et qu’on comprenne que ce sont les mêmes exploits, accomplissements, efforts et esprit sportif. »