Il y a tant de raisons pour décrocher du football de la NFL.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

La violence du jeu.

Les commotions cérébrales à répétition.

PHOTO JAMIE SQUIRE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Laurent Duvernay-Tardif a été joueur partant pour 14 des 16 parties de son équipe cette saison.

Les contrats non garantis pour les joueurs malgré les revenus phénoménaux du circuit.

La mise au ban de Colin Kaepernick.

Les liens serrés entre Donald Trump et certains propriétaires d’équipe.

Les déménagements brutaux de concessions au détriment des fans de St. Louis, San Diego et Oakland.

Les menaces à peine voilées contre les administrations publiques refusant de financer la construction de nouveaux stades.

Et pourtant…

Oui, et pourtant, il est si facile de se passionner pour la NFL. La saison qui s’achève nous en a mis plein la vue. Des prouesses époustouflantes de Lamar Jackson, quart-arrière des Ravens de Baltimore, à celles de Derrick Henry, porteur de ballon des Titans du Tennessee, un grand spectacle nous a été offert au cours des derniers mois.

Et voilà que le Super Bowl du 2 février s’annonce passionnant comme jamais. En avant-scène, on retrouvera deux quarts, Jimmy Garoppolo, des 49ers de San Francisco, et Patrick Mahomes, des Chiefs de Kansas City, qui incarnent un changement de génération bienvenu à cette position clé. Leur seule présence apporte de la fraîcheur à l’évènement.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Tout en évoluant dans la NFL, Laurent Duvernay-Tardif a terminé ses études en médecine.

Et, bien sûr, pour nous tous Québécois, il y aura Laurent Duvernay-Tardif. Comment ne pas être touché par ce sympathique géant, brillant et éloquent, pour qui le sport n’est pas « toute » la vie, mais plutôt une de ses composantes ?

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Cette semaine, les États-Unis feront véritablement connaissance avec le docteur Duvernay-Tardif, diplômé du cégep André-Grasset et de l’Université McGill.

Le Super Bowl est une formidable caisse de résonance et les journalistes américains seront fascinés par son parcours. Il y aura foule autour de lui lors de la « journée des médias » où les joueurs, chacun sur une petite tribune, répondent aux questions dans un étonnant marché aux puces de la citation.

Bien sûr, sa renommée le précède. Après tout, Duvernay-Tardif n’est plus un p’tit nouveau dans la NFL. En 2017, son rendement lui a valu un contrat de cinq ans et 42 millions US. Sauf qu’il évolue à une position – garde sur la ligne offensive – où même les meilleurs demeurent dans l’ombre des canons de l’attaque ou de la défense. Ce n’est pas tout : il joue à Kansas City, un des plus petits marchés de la NFL. S’il évoluait à New York, Los Angeles ou Chicago, son profil public serait beaucoup plus élevé aux quatre coins du circuit.

J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je n’ai pas souvenir d’un athlète ayant autant impressionné le Québec entier depuis Jacques Villeneuve. On l’a un peu oublié aujourd’hui, mais en remportant le championnat du monde de Formule 1 en 1997, celui-ci est devenu une vedette hors dimension au pays où il est né.

Quelques jours après avoir coiffé ce titre, Villeneuve est venu rencontrer ses fans à Montréal. On aurait dit un prince rentrant à la maison après une bataille épique. Son nom était sur toutes les lèvres. Ce n’est pas seulement ses exploits en piste qui suscitaient l’admiration, mais son style, sa manière claire de s’exprimer, ses réponses directes aux questions, son refus de la langue de bois… La personnalité de Jacques Villeneuve était saisissante.

Depuis ce temps, le Québec a admiré d’autres vedettes sportives, comme P.K. Subban, Mikaël Kingsbury, Kim Boutin et, malgré son court séjour parmi nous, Didier Drogba. Mais Laurent Duvernay-Tardif est taillé dans un moule différent. Cette combinaison remarquable de succès sur le terrain et dans les salles de cours nous ébahit. Même si on n’a pas étudié en médecine, on mesure intuitivement l’engagement nécessaire pour obtenir un diplôme dans cette discipline exigeante. Duvernay-Tardif a relevé ce défi, en plus de jouer au football, un sport où l’apprentissage est exigeant.

Oui, les Chiefs ont cru en lui en le repêchant au sixième tour en 2014. Mais on devine qu’il a dû affronter quelques préjugés en se présentant à son premier camp d’entraînement. Pour former des joueurs de la NFL, l’organisation de McGill n’a pas tout à fait la réputation du Crimson Tide de l’Alabama ou des Buckeyes d’Ohio State. Les moments difficiles ont sûrement été nombreux, mais Duvernay-Tardif les a tous surmontés. Il faut une force de caractère exceptionnelle pour réussir un coup pareil.

Sur le site web de Duvernay-Tardif, on rappelle qu’il a fait « la sourde oreille » aux gens lui ayant jadis recommandé de choisir entre les études et le sport. Et on ajoute son message aux jeunes lors de ses nombreuses visites partout au Québec : « Tout est question d’équilibre. Ne renoncez pas à vos passions. »

Avec sa double carrière médico-sportive, on comprendrait Duvernay-Tardif de se la couler douce dans ses moments de repos. Mais non. Il travaille au développement de sa fondation, qui s’adresse aux jeunes.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le message de Laurent Duvernay-Tardif aux jeunes: « Tout est question d'équilibre. Ne renoncez pas à vos passion. »

On y retrouve une partie sportive, bien sûr. Mais un autre chantier est fascinant : le volet artistique présenté sous le slogan « Créez avec LDT ! ». L’idée est de leur offrir « une immersion dans l’univers des arts visuels contemporains », de « stimuler leur créativité » et de « réfléchir aux processus de création d’une œuvre ».

Des athlètes professionnels avec cette sensibilité aux arts, il n’y en a pas des masses. L’influence de sa conjointe Florence Dubé-Moreau, qui détient une maîtrise en histoire de l’art de l’UQAM, y est pour quelque chose. 

> Lisez un texte sur Florence Dubé-Moreau

Mais le simple fait que Duvernay-Tardif souhaite partager cette passion avec ses jeunes compatriotes est formidable. Quand il parle d’équilibre, ce n’est pas un mot lancé à la sauvette, mais un principe de vie. Tout comme redonner aux autres.

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Même si Montréal a abandonné depuis longtemps le projet d’obtenir un jour une équipe de la NFL – oui, on en a rêvé à une certaine époque –, le Super Bowl est un moment fort de notre calendrier sportif. Partout au Québec, des partys s’organisent et même des gens ne s’intéressant guère au sport, et encore moins à la NFL, deviennent des fans pour quelques heures.

PHOTO JEFF ROBERSON, ASSOCIATED PRESS

En 2017, le rendement de Laurent Duvernay-Tardif lui a valu un contrat de cinq ans et 42 millions US.

Le 2 février, les stars seront au rendez-vous : Patrick Mahomes et Jimmy Garoppolo sur le terrain, Jennifer Lopez et Shakira au spectacle de la mi-temps. Mais chez nous, les yeux seront aussi tournés vers cet homme qui nous impressionne et nous rend fiers, ce fils du Québec qui nous fait oublier un moment les errances de la NFL : l’étourdissant Laurent Duvernay-Tardif.