Un Québécois, occupant un poste régulier au sein de son équipe, est aujourd’hui un gagnant du Super Bowl. Faut se pincer pour le croire, tant l’exploit est formidable.

Philippe Cantin
Philippe Cantin La Presse

Pourtant, puisqu’il s’agit de Laurent Duvernay-Tardif, nous ne devrions pas être si surpris. Toute son histoire est un conte de fées. Mais un conte de fées bâti sur le travail, la rigueur, la discipline, la confiance. Rien de magique dans cette recette. Seulement du labeur et une foi en soi inestimable.

Compte tenu de son cheminement exceptionnel, il est aussi normal que « notre » numéro 76 atteigne ce rêve au terme d’un match marqué par un si spectaculaire retournement de situation. Après trois quarts, qui aurait cru en ce scénario ?

Les 49ers de San Francisco menaient alors 20-10. Mais au-delà de cette avance, l’allure du match était inquiétante pour les Chiefs de Kansas City. Comme si cette superbe machine de football avait soudainement déraillé. On les sentait dépourvus de ressort, comme si la féroce défense des 49ers avait sapé leur moral. Le brillant entraîneur de 40 ans, Kyle Shanahan, semblait avoir emberlificoté son rival de 61 ans, Andy Reid, toujours à la recherche d’un premier triomphe au Super Bowl après un si long parcours à la tête d’une équipe.

Ce n’est pas tout : Patrick Mahomes, le quart-arrière prodige de 24 ans, avait l’air d’un gars étourdi par la pression du Super Bowl. Ses passes étaient souvent imprécises et il n’affichait pas ce mordant et ce panache de ses deux matchs éliminatoires précédents. Les minutes s’écoulaient, et les portes étaient sur le point de se refermer sur les Chiefs.

C’est alors que l’étincelle s’est produite. Avec un troisième essai et 15 verges à franchir, Mahomes a réussi un jeu énorme, celui qui a donné des ailes aux siens : une passe de 44 verges à Tyreek Hill profondément en zone des 49ers. Quatre jeux plus tard, les Chiefs ont réussi le touché qui les a remis dans le match.

Le sport est une affaire de momentum. Et cela n’a jamais été aussi vrai qu’à partir de ce moment. Le doute s’est installé dans la tête des 49ers. Et les Chiefs en ont profité. La suite a été une pétarade : deux autres touchés ont été marqués dans les minutes suivantes, et les Chiefs ont remporté leur premier titre en 50 ans.

Résultat, une équipe au sein de laquelle Kyle Shanahan occupe un rôle prépondérant a de nouveau perdu une avance au quatrième quart du Super Bowl. Il y a trois ans, il était coordonnateur offensif des Falcons d’Atlanta, battus par les Patriots de la Nouvelle-Angleterre après avoir pris les devants 28-3.

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S’il existait encore l’ombre d’un doute à propos de l’excellence de Mahomes, elle a été levée sur cette scène unique. Quand on brille devant 100 millions de téléspectateurs, on est dans une classe à part.

Mahomes n’a pas disputé le meilleur match de sa carrière. Mais ce fut, et de très loin, son plus impressionnant. Il a réussi à mettre derrière lui ses deux interceptions, à les rayer de son esprit et à regarder devant. Voilà la marque des joueurs d’exception, cette capacité à rebondir malgré des jeux ratés et des séquences difficiles. Il faut des nerfs d’acier pour accomplir un truc pareil.

Oui, Mahomes a piloté deux exceptionnelles remontées des siens le mois dernier. Mais cette fois, l’enjeu était encore plus grand. Il y a les matchs éliminatoires et il y a le Super Bowl. Ce n’est pas tout à fait le même retentissement. Ce duel a une folie qui lui est propre et à laquelle personne, et encore moins les joueurs, ne peut être insensible.

Après le match, en entrevue à la télé américaine, Mahomes a relaté le conseil refilé par Andy Reid au moment où l’avenir immédiat des Chiefs semblait sombre : « Il m’a dit de continuer à lancer le ballon, de continuer de croire en mes yeux… Il me donne toujours confiance. »

Mahomes a effectivement mieux « vu » ses receveurs au quatrième quart. Et la magie a recommencé à opérer. C’était franchement beau à voir.

Face à ce rouleau compresseur, Jimmy Garoppolo a cédé. Il a été incapable de réussir le gros jeu qui aurait pu relancer les siens en toute fin de match. Comme Mahomes, Jimmy G. a eu l’occasion de forger sa légende. Mais il en a été incapable.

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Oui, quel match ! Mais, dans une perspective toute québécoise, quel drôle de match aussi.

Je n’avais encore jamais regardé une rencontre de la NFL en portant une telle attention à un joueur de ligne offensive. Et j’imagine que je n’ai pas été le seul à vivre cette expérience. 

Combien étions-nous, devant notre télé, à forcer avec Laurent Duvernay-Tardif pendant qu’il repoussait avec ses camarades les assauts de la défense des 49ers ?

Le médecin le plus populaire du Québec a-t-il senti cet appui de ses compatriotes ? J’en suis convaincu. C’était beau de l’entendre, au micro de Didier Orméjuste de RDS, nous dire sa joie après ce gain : « On l’a fait pour Kansas City, on l’a fait aussi pour le Québec et le Canada. Honnêtement, je suis tellement heureux de pouvoir ramener ça à Montréal, c’est malade ! »

Duvernay-Tardif est l’athlète de l’heure au Québec. Au moment où le Canadien continue de nous décevoir, il représente une bouffée d’air frais dans notre sport professionnel. Il est un homme généreux et inspirant. Son retour à Montréal, une fois les célébrations complétées à Kansas City, sera un moment fort de notre année sportive.

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Les Chiefs remportent leur premier Super Bowl en 50 ans. Pour Andy Reid, c’est la consécration d’une très longue carrière. Pour Patrick Mahomes, c’est le tremplin vers d’autres réussites, qui feront de lui un des plus grands quarts de l’histoire. Et pour Laurent Duvernay-Tardif, c’est un accomplissement formidable.

Oui, ce fut un magnifique Super Bowl. Même le spectacle de la mi-temps a été spectaculaire, avec ce festival de danse, de couleurs et de musique.

Mais au bout du compte, on retiendra une chose de cette belle soirée de février 2020 : Laurent Duvernay-Tardif, ce gars issu du football québécois et qui, contre toute attente, brille maintenant au plus haut niveau, a fait son entrée parmi les grands de notre histoire sportive.