Après deux ans de galère, la cycliste Simone Boilard sait maintenant pourquoi elle n’avançait plus : une artère coincée dans une jambe. La médaillée de bronze junior aux Mondiaux de 2018 se fait opérer ce mercredi à Québec. « Ça ne peut pas finir comme ça », confie-t-elle avec émotion.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Simone Boilard n’a jamais autant roulé que cette année : 18 000 kilomètres. Dix-huit mille kilomètres sur une jambe, en quelque sorte. L’autre était bloquée. Elle se la fait dégager ce mercredi à l’hôpital Saint-François d’Assise de Québec.

La médaillée de bronze à la course sur route junior aux Championnats du monde de 2018 a enfin compris son mal. Il n’était pas dans sa tête, comme elle l’a cru à tort l’an dernier, mais plutôt dans son artère iliaque droite. Celle-ci se comprimait de plus de la moitié de sa circonférence quand la cycliste faisait un effort prolongé. À partir d’un certain seuil, elle ne parvenait plus à pousser sur les pédales.

Cette affliction s’appelle l’endofibrose iliaque. Elle est de mieux en mieux connue et traitée dans le monde du sport.

Au Québec, Alex Harvey en a été la victime la plus notoire. Le double champion mondial de ski de fond s’est fait opérer trois fois pour régler ce problème qui l’a ralenti pendant des années. La même chirurgienne vasculaire, la Dre Nathalie Gilbert, procédera à l’angioplastie sur Boilard, qui se déroulera sous anesthésie générale.

« L’opération durera de deux à cinq heures et je passerai trois jours à l’hôpital », a-t-elle expliqué lundi.

La jeune femme de 20 ans s’inspire beaucoup de Pauline Ferrand-Prévot. La célèbre cycliste française est redevenue deux fois championne mondiale de vélo de montagne après avoir été ralentie par une endofibrose, pour laquelle elle a été opérée à deux reprises.

Le cycliste Antoine Duchesne, à qui Boilard a demandé conseil, a reçu le même diagnostic de la part du chirurgien de Ferrand-Prévot. Après une intervention en 2019, il avait retrouvé son meilleur niveau avant qu’une mononucléose l’empêche de participer à son deuxième Tour de France cette année.

Une « cloche a sonné »

Bref, l’espoir est grand. Mais le chemin pour en arriver là a été parsemé d’embûches.

L’an dernier, sur ordonnance de son médecin, Boilard a pris une pause de six mois, convaincue que la source de ses mauvaises sensations sur le vélo était d’ordre psychologique. Son manque d’envie et ses crises d’anxiété étaient bien réels. Un jour, elle s’est même fait frapper par une voiture après avoir grillé un feu rouge par étourderie.

À l’automne, elle avait confiance en rencontrant Pierre Hutsebaut, entraîneur réputé qui avait accepté de la prendre sous son aile.

Tout allait bien jusqu’en début d’année, alors qu’elle a repris l’entraînement sur route en Arizona. En stage avec son équipe américaine, Twenty20, elle se faisait larguer dès qu’un effort se prolongeait un peu trop, même sur le plat. Elle se convainquait que ses jambes lourdes étaient attribuables à son nouveau programme de musculation.

Malgré des changements, son manque de force n’a pas disparu. En mars, elle a carrément dû s’arrêter à quelques reprises durant une montée du mont Lemmon avec son copain, le cycliste professionnel Nickolas Zukowsky. Le rythme n’était pourtant pas soutenu.

Son entraîneur a émis l’hypothèse que le problème était peut-être simplement biomécanique. Une « cloche a sonné ». En fouillant dans l’internet, elle a reconnu les symptômes décrits par les cyclistes souffrant d’endofibrose iliaque.

« Je me revoyais l’année dernière, juste avant que je devienne vraiment dépressive. Ben oui, c’est ça que j’avais quand je n’arrivais pas à pousser ! C’était très bizarre. »

D’un côté, c’était hyper soulageant. Yes, je ne suis pas folle, je n’ai pas perdu mon talent. De l’autre, hey, j’étais où pendant un an pour ne pas avoir réalisé ça ?

Simone Boilard

Au moment où elle a décidé de rentrer à Québec pour consulter des spécialistes, à la mi-mars, la COVID-19 commençait à balayer l’Amérique du Nord. Elle a donc dû attendre au mois de juin avant de pouvoir rencontrer le cardiologue Paul Poirier, qui tendait à confirmer une endofibrose sur la base des symptômes décrits.

En août, un examen d’imagerie a révélé une sténose de l’artère. Mais le véritable diagnostic n’est tombé qu’à la fin de septembre : lors de tests à l’effort, la circonférence de l’artère iliaque rétrécissait de 7 à 3 millimètres.

Pendant cette période d’incertitude, la cycliste de Québec a continué de rouler, le plus souvent à intensité modérée, avec l’accord des médecins.

Pour son équipe, elle s’est alignée dans quelques courses virtuelles qui finissaient par amplifier son mal. Avec son amie Luce Bourbeau, elle a participé au Défi Bonneville (808 km à deux en relais) et à des randonnées « de sacoches ». Au début de septembre, elle a pris part aux championnats québécois à Baie-Comeau. Elle regrette son départ au contre-la-montre, où elle a terminé sixième « sur une jambe ».

« J’ai essayé de ne pas trop m’en faire, mais c’est tellement difficile de finir aussi loin. »

Rêve olympique

Cette deuxième année de suite sur le carreau, en plein ralentissement hospitalier à cause de la pandémie, a été très dure sur le moral. Elle avoue avoir songé à « tout lâcher ». Se replonger dans ces émotions en entrevue est encore douloureux.

« Mon rêve olympique est toujours là, à l’intérieur, a-t-elle lâché en étouffant un sanglot. Il y a une partie de moi qui se dit : crime, ça ne peut pas finir comme ça ! Je suis passée des meilleures au monde à, tout d’un coup, avoir mal au corps. »

C’est sûr que j’y crois encore. En même temps, c’est difficile, tu dois constamment te le rappeler.

Simone Boilard

Elle s’estime heureuse de compter sur sa famille, son entraîneur et son copain Nick, qui lui répétait « je sais que tu es capable ».

Boilard refuse de voir les deux dernières années comme perdues. Elle se félicite d’avoir pris une session complète à l’université en éducation. Sa rééducation devrait prendre trois à quatre mois. Elle veut aussi régler des douleurs à la jambe gauche, qui seraient causées par un problème musculaire. Elle a entrepris une démarche avec la physiothérapeute Julie Gardiner, recommandée par Duchesne.

Pour éviter de se mettre de la pression, elle a refusé des offres de contrat pour l’an prochain. Elle voit 2021 comme une année de réadaptation qui se fera « à pas de bébé ».

Le vélo, elle continue d’en manger. Elle suit toutes les courses sur l’internet. Elle a vu la Néerlandaise Annemiek Van Vleuten, qui a subi trois opérations pour dégager ses artères iliaques, remporter deux médailles d’argent aux Mondiaux d’Imola en septembre. Plus près d’elle, Julien Gagné, qui « avançait comme une machine » aux championnats provinciaux, est lui aussi passé par l’angioplastie.

« Je ne suis pas la seule athlète qui a vécu cette espèce d’incertitude pendant longtemps. J’ai lu beaucoup sur l’endofibrose. Malheureusement, des athlètes ont mis fin à leur carrière à cause de ça. »

Simone Boilard ne veut surtout pas être la prochaine.

Simone Boilard en bref

PHOTO MATHIEU BÉLANGER, ARCHIVES LA PRESSE

Simone Boilard en 2017

Âge : 20 ans
Ville natale et de résidence : Québec
Mondiaux juniors 2018 : bronze à la course sur route, 5e au contre-la-montre
Mondiaux juniors 2017 : 8e à la course sur route
Deux fois championne canadienne junior contre-la-montre (2016 et 2018)