Pour son dernier documentaire de la série 25 ans d'émotions de format 60 minutes, RDS a mis le paquet. Felipe Alou se livre en toute intimité sur sa vie, de son époque comme joueur à son congédiement des Expos, en passant par sa famille.

Jean-François Tremblay LA PRESSE

Pour une génération entière, Felipe Alou est l'un des visages des Expos. C'est celui qui a fait vivre les dernières grandes émotions aux partisans de baseball montréalais, au cours de cette triste année de lock-out où les Expos étaient devenus imbattables. Il avait redressé une formation laissée en désarroi par Tom Runnells.

Dans une équipe où la rotation de joueurs est devenue à un certain moment insoutenable, à travers les «ventes de feu», Alou restait bien en place. Il a dirigé les destinées de l'équipe de 1992 jusqu'à son congédiement, en 2001.

C'est d'ailleurs l'un des moments les plus intéressants du documentaire, quand il raconte la séquence des événements qui ont mené à son départ, après 27 ans dans l'organisation.

Tout a commencé par une rencontre avec celui qui allait acheter l'équipe, Jeffrey Loria. Alou a eu une discussion sincère au sujet des problèmes des Expos, du stade, des partisans désenchantés. Alou a fait confiance à l'homme d'affaires américain.

«Loria a convoqué une rencontre avant un match. Il a parlé des rumeurs selon lesquelles il me congédierait. Il a dit qu'il ne serait pas celui qui me congédierait. Nous sommes partis à Atlanta pour jouer trois matchs. Dans l'avion au retour, le jeune lanceur Javier Vazquez est venu s'asseoir et m'a dit: "Felipe, tu as été congédié." Je ne pouvais pas y croire. Il m'a montré les articles [sur son ordinateur], mais je ne les ai pas lus. Je ne croyais pas que c'était vrai.»

Le lendemain, à son retour à la maison, sa belle-mère l'a réveillé en lui montrant la page frontispice du Journal de Montréal.

«Il était 7h, Aline, la mère de Lucie [sa femme], a cogné à ma porte. Elle m'a dit qu'ils avaient annoncé mon congédiement à la télévision. Il y avait des caméras devant la maison. Personne ne m'avait appelé. Je me suis habillé. Les journalistes voulaient m'interviewer.

«Le directeur général Jim Beattie a fini par m'appeler pour me demander de venir au stade. Je lui ai demandé s'il allait me congédier. Tout le monde le savait déjà et il avait attendu tout ce temps pour me l'annoncer. Pourquoi voulait-il que je me déplace? J'ai raccroché le téléphone.»

Le documentaire retrace aussi le parcours qui a fait de lui le premier Dominicain à jouer régulièrement dans le baseball majeur. Des terrains de fortune en République dominicaine, où il s'exerçait avec des oranges et des noix de coco, jusqu'aux plus prestigieux stades au monde. On y parle de son enfance, modeste mais heureuse dans l'île des Caraïbes. Du jour où il a attrapé le virus du sport, quand les Dodgers de Brooklyn sont allés s'entraîner à Santo Domingo pour éviter que Jackie Robinson ne soit victime de racisme en Floride.

On revient aussi sur le racisme, que Felipe Alou a lui-même vécu, quand les Giants de New York ont tenu un camp à Lake Charles, en Louisiane, en 1956. Il ne comprenait pas pourquoi il devait s'asseoir à l'arrière des autobus. Ou pourquoi il devait se coucher sur la banquette arrière de la voiture de sa famille d'accueil, blanche, pour ne pas être vu.

«Il ne comprenait pas que les gens ne le laissent pas entrer au restaurant, raconte sa fille Valerie, née au Québec de sa femme des 32 dernières années, Lucie. Il devait rester dans l'autobus pendant que ses coéquipiers mangeaient. S'il était chanceux, ils lui ramenaient de la nourriture. Il était frustré en plus parce que les gens du restaurant voulaient son autographe.»

Sa famille

Une grande portion du documentaire est consacrée à sa famille. On y apprend notamment comment il a rencontré celle qui allait devenir sa femme, par un heureux concours de circonstances. Lucie connaissait Felipe de par ses fonctions au bureau de l'Immigration à l'aéroport de Mirabel. Elle croyait que c'est à elle que Felipe, alors instructeur au troisième but pour les Expos, envoyait la main au Stade olympique. C'était plutôt à un chauffeur de taxi auquel Felipe avait offert des billets.

«Je lui ai écrit qu'à partir de maintenant, c'est à elle que j'enverrais la main», a dit Felipe au sujet de celle qu'il appelle son «cadeau du ciel».

«Il avait déjà été marié trois fois, il avait comme 10 enfants. Il n'était pas très attirant, a reconnu Lucie. On a 23 ans de différence d'âge, c'est normal qu'il ait vécu d'autres choses. Je me suis attardée à sa personne, et je n'ai jamais été déçue.»

Le couple a eu deux enfants, Valerie et Felipe fils. Un autre des fils de Felipe, Moises, n'a pas besoin de présentation pour les amateurs de baseball. L'ancien joueur-vedette des Expos devient très émotif quand il parle de son père et ancien gérant, à qui il offre, à la caméra, ce qu'il croit être le premier «je t'aime» de sa vie.

«On a pu reprendre tout le temps perdu durant ma jeunesse. Prendre les mêmes avions, dormir dans les mêmes hôtels, aller travailler au même endroit. Ç'a été une bénédiction pendant cinq ans. J'ai appris à connaître mon père et il a appris à me connaître. Nous nous connaissions à peine.»

Le documentaire Felipe, fierté dominicaine est présenté ce soir à 19h sur les ondes de RDS.

Photo Bernard Brault, Archives La Presse

Felipe Alou et Jeffrey Loria en avril 2000