Après une carrière de 12 ans au plus haut niveau, le judoka de 31 ans est prêt à passer à autre chose. Son prochain défi : entraîneur de l’équipe canadienne.

Publié le 2 déc. 2021
Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

Antoine Valois-Fortier s’est donné le temps de réfléchir en revenant des Jeux olympiques. Sa défaite en ronde des 16 au Budokan de Tokyo a laissé des traces.

« Je me suis regardé dans le miroir et je ne voyais pas les prochaines années aller en s’améliorant. J’ai un peu le feeling que le meilleur est derrière moi en termes de performance sportive. Je ne fais vraiment pas ça pour autre chose que de gagner. Oui, je suis passionné. Mais je ne ferais pas ça sans avoir la ferme conviction que j’ai une chance d’être champion du monde ou champion olympique. Arrivé à cette conclusion-là, la décision allait un peu de soi. »

Elle n’est pas facile pour autant. À 31 ans, Valois-Fortier a décidé que le temps était venu de se retirer il y a environ deux mois. Il l’a officialisé devant sa famille, ses proches, la gang du judo et les médias dans un hôtel montréalais, jeudi matin.

Si ce choix est « extrêmement » difficile, c’est qu’il signifie, pour le natif de Beauport, faire une croix sur son plus grand rêve, celui de devenir champion mondial ou olympique.

C’est vraiment quelque chose qui me stimulait au plus haut point, qui me motivait sur une base quotidienne. C’est sûr que d’avoir cette discussion-là avec soi-même, c’est toujours difficile. Mais somme toute, je suis super fier de mon parcours. Je ne crois pas que j’aurais pu faire les choses autrement.

Antoine Valois-Fortier

Pendant près d’une décennie, Valois-Fortier a porté le judo canadien sur ses épaules, prenant le relais de son ami et mentor, Nicolas Gill, qui l’a guidé dans sa réflexion.

En 2012, ils étaient déjà ensemble quand Valois-Fortier a causé la surprise en gagnant le bronze aux JO de Londres. À 22 ans, il est devenu le troisième médaillé olympique de l’histoire du judoka canadien après Gill (1992 et 2000) et Doug Rogers (1964).

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE


Antoine Valois-Fortier aux Jeux olympiques de Londres en 2012.

« Ça a été le tremplin pour tout le reste », constate-t-il.

N’empêche, il a dû se convaincre que ce résultat n’était pas attribuable à un coup de chance. Ses doutes se sont effacés deux ans plus tard quand il est devenu vice-champion mondial en Biélorussie. En 2015, il a ajouté le bronze lors des Championnats du monde disputés au Kazakhstan.

Le scénario était parfait pour les JO de Rio, qui devait être son grand jour. Il s’est incliné sèchement en première ronde du repêchage. Devant les journalistes, il a pleuré tout son saoul.

Le cycle olympique pour Tokyo a été très compliqué. Opéré à la hanche gauche en 2016, il en a eu pour six mois de réadaptation. Deux ans plus tard, il est retourné sur la table d’opération, cette fois pour réparer son dos qui le faisait souffrir depuis 10 ans.

« C’est le moment où j’ai eu le plus la chienne. Je n’étais pas sûr que ça allait marcher. Autour de moi, je voyais que ce n’était pas tout le monde qui était convaincu non plus. Personnellement, me faire opérer à la colonne à 28 ans, ça me stressait beaucoup. »

En 2019, il a renoué avec le podium aux Mondiaux, arrachant le bronze à Tokyo pour égaler le record de Gill. Au total, il a remporté plus de 20 médailles dans des tournois de type Coupe du monde.

Au-delà du report des JO de Tokyo, la pandémie a représenté un véritable coup de poignard pour les judokas canadiens. L’interdiction de pratique des sports de combat a été dévastatrice. Les quarantaines imposées aux voyageurs ont bousillé les plans de Valois-Fortier, incapable d’aller se mesurer aux meilleurs au monde, ce qui l’avait toujours placé dans des conditions favorables avant les grands évènements.

« C’est le facteur principal, mais il y a eu plein d’autres petites choses, comme une blessure aux côtes à deux, trois mois des Jeux. Ça a été une balle courbe dans ma préparation. »

Les JO de Paris ont beau se profiler dans moins de trois ans, il ne se voyait pas se relancer. Avant la pandémie, il avait pensé s’essayer pendant un an chez les moins de 90 kg. Le report des JO a tué le projet dans l’œuf.

« Je me sentais un peu épuisé. La dernière année a été difficile. J’ai aussi de la difficulté à rester en santé. Tous les deux ou trois mois, il y a de petits bobos qui s’accumulent. Peu de choses me motivaient, sauf des objectifs très lointains. C’était pour moi le signe qu’il est peut-être temps d’accrocher mon judogi. »

PHOTO NATHAN DENETTE, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Antoine Valois-Fortier aux Jeux olympiques de Tokyo.

Valois-Fortier n’ira pas bien loin. Le bachelier en kinésiologie et diplômé de deuxième cycle en management du sport se lancera dans le coaching. Le 1er janvier, il deviendra l’entraîneur de l’équipe nationale senior. « Il sera le patron sur le tapis », résume Nicolas Gill.

Le nouvel entraîneur complète actuellement ce qui est l’équivalent d’une certification de niveau 4. À titre de stagiaire, il accompagne déjà l’équipe canadienne à des compétitions, comme le Grand chelem d’Abu Dhabi, la semaine dernière.

« J’aimerais beaucoup goûter à la compétition de haut niveau, mais d’un point de vue différent. Je veux aider la gang qui est en place à monter les échelons et à vivre le même trip que moi. »

Questions-réponses

De ses débuts sur les tatamis à l’âge de quatre, cinq ans à sa retraite à 31 ans, Antoine Valois-Fortier n’a jamais oublié un aspect fondamental de la pratique de son sport : le plaisir. Questions en rafale avec le nouveau retraité :

Que retiens-tu de ton parcours ?

Antoine Valois-Fortier : « J’ai eu énormément de plaisir. Je suis un gars passionné à l’extrême par ce que j’ai fait. J’aimerais pouvoir le faire pendant encore 10 ans. »

De quoi es-tu le plus fier ?

AVF : « C’est dur à mesurer, mais si je peux avoir eu un impact, avoir laissé une espèce d’empreinte, être un bon souvenir pour les gens. Ah, quand Antoine était là, c’était cool, quand Antoine était là, c’était le fun. Bien sûr, ma médaille de bronze à Londres reste un super beau souvenir. Je suis aussi très fier d’être revenu d’une période plus dure physiquement, de 2016 à 2018, pour gagner le bronze aux Championnats du monde de 2019. »

Quel a été le moment le plus drôle de ta carrière ?

« Il y en a trop eu ! On décrit souvent les athlètes comme des gens qui ont tout sacrifié, qui font des efforts au quotidien et bla-bla-bla. Moi, j’ai juste tellement eu de fun que j’ai parfois de la misère avec ce discours-là. J’ai envie de dire : hey, moi, j’avais vraiment du fun à m’entraîner fort toutes les semaines avec la gang ici ou en camp d’entraînement ! »

Ton combat le plus dur ?

AVF : [Il réfléchit] « Ai-je le droit de répondre quelque chose de super cliché genre : mon combat contre moi-même au fil des années ? Non, non, ce n’est pas vrai ! J’ai de la misère à en nommer un. À mes premières années chez les seniors, il y a eu des moments un peu démoralisants. Je faisais des camps d’entraînement où je tombais pas mal et je ne faisais pas tomber beaucoup… »

Un combat que tu aimerais reprendre ?

AVF : « Il y a quelques gars que je n’ai pas réussi à battre dans ma carrière. J’aurais aimé prendre ma retraite en me disant que j’ai battu chacun des adversaires que j’ai affrontés au moins une fois. Malheureusement, ce n’est pas le cas ! »

L’adversaire le plus sympathique ?

AVF : « Il y en a beaucoup. La très, très grande majorité est très sympathique. J’ai eu une bonne relation avec la majorité de mes adversaires. »

L’adversaire le plus difficile à affronter ?

LVF : « L’adversaire contre qui j’ai vraiment la fiche la moins resplendissante, le Japonais [Takanori] Nagase. Non seulement je ne l’ai jamais battu, je dirais même que je ne suis jamais passé proche de le battre. Je l’ai rencontré en finale au Grand Prix de Montréal en 2019. J’étais gonflé à bloc en me disant que l’avantage du terrain allait tout changer. Malheureusement, ça n’a pas été le cas ! »

Ce qui va te manquer le plus ?

AVF : « Probablement le feeling de finir ta journée sur une victoire. Ce sentiment d’accomplissement d’avoir répondu présent et de performer sur commande lors d’une grande compétition. »

Ce dont tu ne t’ennuieras pas ?

AVF : « J’ai 31 ans et j’ai commencé chez les moins de 81 kilos à l’âge de 16 ans. Je suis toujours resté dans la même catégorie de poids. Je vais avouer qu’à la fin, la maudite balance n’était pas ma meilleure amie. Je commençais à trouver ça lourd de ne pas prendre de dessert et de boire de l’eau à la fête de ma sœur… »

La médaille qui a tout changé

PHOTO JASON RANSOM, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Antoine Valois-Fortier tenant sa médaille de bronze aux Jeux olympiques de Londres en 2012.

Nicolas Gill a reçu un avertissement amical de la part d’un représentant d’À nous le podium avant les Jeux olympiques de Londres en 2012 : « Vous faites un bon travail, mais si vous ne remportez pas de médaille, vous perdez votre financement. »

Cette possibilité n’a jamais effleuré l’esprit de l’entraîneur pendant la compétition. Son seul souhait était que chacun de ses judokas combatte au meilleur de ses capacités. N’empêche, la médaille de bronze d’Antoine Valois-Fortier, que peu d’experts avaient vu venir, a été cruciale dans l’avenir de Judo Canada.

« Antoine a été un tournant dans notre histoire », constate Gill près de 10 ans plus tard. « On était un peu dans un creux de vague et sous pression face au financement d’À nous le podium. Son émergence est arrivée au bon moment et ses performances ont été déterminantes dans la suite des choses pour l’organisation. »

Le directeur général de Judo Canada est persuadé qu’il ne serait plus en poste depuis longtemps sans ce podium londonien. Il était hors de question pour lui de continuer de mener les troupes sans un programme de haute performance digne de ce nom. « J’aurais dû me recycler dans autre chose ! »

À la même époque, de jeunes athlètes ont commencé à faire leurs marques sur la scène internationale. Catherine Beauchemin-Pinard est devenue vice-championne mondiale junior en 2013. Arthur Margelidon a terminé cinquième. La même année, Jessica Klimkait a remporté le titre mondial chez les cadets.

À Tokyo, Beauchemin-Pinard et Klimkait ont procuré deux médailles au Canada, un sommet historique. Margelidon est venu à une victoire d’en ajouter une troisième.

Pour Gill, qui s’est lui-même retiré à 32 ans, il n’y a pas de hasard. « Ce sont tous des athlètes qui ont bénéficié d’une structure et de financement de bien meilleure qualité. On vient de connaître les deux meilleurs cycles olympiques de notre histoire. Tout cela est arrivé à la suite de la médaille d’Antoine. »

Au-delà de l’argent, l’attitude du judoka a également pesé lourd.

« À l’époque, on voulait changer la culture de l’organisation, élever les standards, note Gill. Antoine, c’était un super athlète pour montrer la voie. C’est un garçon très sérieux, à son affaire, très motivé, professionnel. On n’aurait pu choisir un meilleur modèle. Il a eu une influence dans l’entraînement au quotidien, dans la prise de confiance des athlètes, dans la réalisation que c’était possible de gagner des médailles. »

Le DG est convaincu d’avoir déniché le coach tout désigné pour mener les troupes vers de plus hauts sommets.

« Il a des connaissances et des compétences techniques et tactiques hors du commun. Même chose pour sa compréhension du judo et de l’entraînement. C’est combiné à de l’ambition, une éthique de travail et une détermination qui va bien au-delà de la moyenne. Il a aussi de belles qualités humaines. Il a tout pour être aussi bon entraîneur qu’il a été athlète, si ce n’est pas mieux. »