Qui ont été les athlètes québécois les plus influents des 40 dernières années ? L’équipe des sports de La Presse en a sélectionné huit, de tous les horizons, et vous présentera des portraits toute la semaine. Aujourd’hui : Georges St-Pierre.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

« Le sanctuaire du hockey est envahi par les barbares. »

Georges St-Pierre garde encore précieusement la page 10 du cahier des Sports du quotidien The Gazette, tiré du numéro du 20 avril 2008. La photo qui coiffe le texte le montre en train de malmener Matt Serra, tandis que l’article raconte comment, devant 22 000 partisans survoltés d’assister à la première carte de l’UFC présentée au Canada, GSP a retrouvé son titre de champion des mi-moyens.

Le Québécois a non seulement conservé la coupure du journal, mais il l’a épinglée au gymnase. Pour se rappeler la manière dont on le décrivait avant de l’élever au statut de demi-dieu dans la province. Et pour souligner, un peu, beaucoup, le chemin parcouru par son sport depuis.

St-Pierre se passe de présentations. Encore aujourd’hui, deux ans après sa retraite, il fait partie de la courte liste des athlètes québécois les plus connus de la planète. Il demeure le visage des arts martiaux mixtes (AMM) dans la province, même si bien des combattants et combattantes ont émergé après lui au Québec.

IMAGE FOURNIE PAR GEORGES ST-PIERRE

Page 10 du cahier des Sports du quotidien The Gazette, tirée du numéro du 20 avril 2008

La manchette de l’époque est particulièrement révélatrice. Le thème des « barbares », en 2008, est déjà anachronique – stigmate des années 90, au cours desquelles les règles de ce sport étaient davantage une suggestion qu’un cadre. À ce moment, St-Pierre est déjà une vedette de ce sport planétaire. Mais « nul n’est prophète en son pays », est-il le premier à rappeler aujourd’hui. Et de toute façon, « ce n’est pas une forme de divertissement pour tout le monde », nuance-t-il aussi.

En entrevue avec La Presse, il se réjouit que son sport ait acquis la « notoriété » qu’il possède aujourd’hui. Qu’il soit devenu « légitime ».

Sa carrière s’est étendue sur l’essentiel des décennies 2000 et 2010. Ce qu’il a vu changer le plus en cours de route ? « L’acceptation. »

« Aujourd’hui, on accepte que ce sont de vrais athlètes, pas des bagarreurs de rue comme les gens pensaient au début », explique St-Pierre au bout du fil.

Athlète d’abord

Le choix des mots est important. La recherche sur GSP n’a pas à être bien longue pour constater à quel point il a été (et est toujours) un athlète exceptionnel. Arrivé aux AMM par le karaté et la lutte, il a en outre maîtrisé le jiu-jitsu et la boxe. Le yoga, la gymnastique et l’haltérophilie se sont aussi invités à sa routine d’entraînement au cours des années : les qualités athlétiques étaient non négociables dans sa démarche.

Mais sa contribution à faire grandir la visibilité de son sport est allée plus loin que ses prouesses dans l’octogone. Il a ouvertement dénoncé et combattu la prise de drogues dites de « performance », une pratique répandue à son époque dans l’UFC. Il a aussi sciemment soigné son image d’athlète professionnel afin, encore et toujours, de se rapprocher du public et de démocratiser sa discipline.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Georges St-Pierre et Johnny Hendricks se font face lors d’une conférence de presse en prévision de l’évènement d’arts martiaux mixtes UFC 167.

J’ai été parmi les premiers à me présenter aux conférences de presse en complet cravate. Le monde a suivi et c’est maintenant rendu obligatoire, mais avant, ça ne se faisait pas. Je voulais être perçu comme le serait un joueur de football ou de basketball. Je voulais me comporter comme eux.

Georges St-Pierre

Les combattants québécois qui ont marché dans ses traces confirment son héritage, même s’il reste encore du renforcement à faire auprès du public.

Corinne Laframboise, qui combat en championnat UAE Warriors, le décrit comme une « inspiration pour le Québec ». Fréquentant le même club de lutte que St-Pierre, elle est soufflée par son assiduité à l’entraînement, son perfectionnisme et son humilité. GSP a contribué, dit-elle, à informer la population du fait que les adeptes des AMM « sont avant tout des athlètes qui pratiquent à maintes répétitions les mêmes mouvements ». « Ce n’est pas barbare, au contraire, mais très technique », ajoute-t-elle.

Patrick Côté, retraité du UFC depuis 2017, rappelle quant à lui à quel point les précurseurs d’ici, comme St-Pierre, David Loiseau et lui-même, n’étaient pas pris au sérieux par leurs pairs à leurs débuts. « Les Américains riaient de nous autres, mais ils ont vu qu’on était légitimes, qu’on avait notre place », raconte-t-il.

Lui aussi se fait une fierté d’avoir contribué, avec GSP, à présenter au public « plus de classe et moins de trash talk » afin de professionnaliser leur sport.

Même dans l’octogone, il a vu les mentalités changer, au gré de l’évolution des connaissances et des techniques. « Ce n’est plus deux personnes au milieu d’un ring qui se tapent dessus jusqu’à ce qu’un des deux reste debout », résume-t-il.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

George St-Pierre dans le film Captain America : The Winter Soldier

« Chanceux »

À 39 ans – il atteindra la barre des 40 en mai –, St-Pierre a manifestement tiré un trait sur sa carrière de combattant, quoique des rumeurs surgissent périodiquement quant à un retour potentiel.

Il se consacre désormais à une carrière d’acteur, comme il l’expliquait à La Presse au cours des derniers jours.

> (Re)lisez « GSP, acteur à temps plein »

Accro à l’entraînement, il continuait de traîner au gymnase avant que la pandémie de COVID-19 n’éclate, jetant un œil à la relève qui s’organise.

Il déplore toutefois que les combattants québécois se soient éparpillés. Par la nature même des AMM, discipline vers laquelle les athlètes convergent généralement après s’être spécialisés dans au moins une discipline en particulier, il n’y a pas de fédération qui centralise ou encadre les meilleurs espoirs.

N’empêche, « ma génération, on a été chanceux », estime St-Pierre. « Une des raisons pour lesquelles on a connu du succès, au Québec, c’est parce qu’on s’est tous entraînés ensemble. Alors que maintenant, tout le monde est dans des gyms séparés. »

PHOTO TIRÉE D’INSTAGRAM

Olivier Aubin-Mercier lors d’un entraînement avec Georges St-Pierre, en 2019

Il y a de beaux talents, mais ils ne doivent pas avoir peur de travailler avec les autres, de sortir de leur zone de confort. C’est ce qui manque, aujourd’hui.

Georges St-Pierre

Nostalgique, GSP ? Pas du tout. Depuis longtemps, il répète qu’il n’a « jamais aimé [se] battre », qu’il est d’abord un passionné de la « science du combat ». L’affrontement était pour lui un passage obligé pour obtenir, pendant sa carrière, l’accès à une vie « que la plupart des gens n’avaient pas », puis « la liberté » qu’il a aujourd’hui.

Ce qui lui manque, par contre, c’est de gagner. « J’aimerais ravoir ce que la victoire m’apportait », avoue-t-il.

Aujourd’hui membre du Temple de la renommée de l’UFC, il se dit fier d’avoir pu, comme il en avait rêvé, « connaître du succès, être le meilleur, le champion, mais aussi faire la différence, changer le sport ». Et il se sait chanceux d’avoir pu le faire « à [sa] façon ».

De cela, ses héritiers et héritières lui seront toujours reconnaissants.