(Montréal) Les ligues professionnelles nord-américaines qui reprendront leurs activités iront de l’avant avec leur championnat, mais en adaptant les règles ou admettant plus d’équipes en éliminatoires. Ces championnats auront-ils la même valeur que ceux gagnés « à la régulière » ?

Frédéric Daigle
La Presse canadienne

La Ligue nationale de hockey, si elle reprend ses activités, disputera un tournoi éliminatoire auquel 24 équipes participeront. Si le baseball majeur et ses joueurs parviennent à s’entendre, ils disputeront possiblement une demi-saison et 14 équipes au lieu de 10 participeront aux séries. La MLS songe à réunir tout son monde en un seul endroit — Orlando ? — pour disputer sa saison 2020 dans un tournoi de type « Coupe du monde ». La Ligue canadienne de football pourrait ne disputer que huit matchs avant de procéder aux éliminatoires.

Ce n’est pas la première fois que des ligues professionnelles ont à disputer des championnats après des saisons écourtées : la LNH l’a fait en 2013 et 1995, tandis que le baseball majeur a disputé deux portions de calendrier autour d’une grève, en 1981, donnant lieu à un scénario éliminatoire atypique, dont les amateurs montréalais se rappellent douloureusement.

Steve Rogers et les Expos de Montréal ont remporté la deuxième moitié de calendrier en 1981 pour se qualifier en séries. Après avoir éliminé les puissants Phillies de Philadelphie au premier tour, ils se sont butés aux Dodgers de Los Angeles en série de championnat et ces derniers en ont profité pour remporter la Série mondiale.

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L'ancien lanceur des Expos Steve Rogers dans le vestiaire de l'équipe en septembre 1980

Qu’en pense Rogers ?

« Bien sûr que c’est un championnat qui a la même valeur. Contre les Phillies et les Dodgers, nous n’avions pas l’impression que l’enjeu était moins grand, au contraire. La victoire des Dodgers en Série mondiale cette année-là ne vaut pas moins que toutes les autres Séries mondiales disputées avant ou celles disputées après. Si nous avions gagné, nous aurions été tout autant satisfaits. »

« À mon avis, chaque championnat a la même valeur, a renchéri l’ex-capitaine et directeur général du Canadien, Bob Gainey, qui est bien heureux que la LNH admette plus d’équipes en séries. Dans les années 70, des joueurs qui avaient évolué dans les années 50 nous disaient que le hockey n’était plus pareil, que c’était plus facile de gagner parce qu’il y avait plus d’équipes. Mais c’était mon temps, ma réalité et je devais faire de mon mieux avec la situation que j’avais devant moi.

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Jean Perron et Bob Gainey lors de la conquête de la Coupe Stanley, en 1986

« Cette année, les équipes [de la LNH] vivront une situation différente de toutes les autres. Mais l’équipe qui va gagner la Coupe Stanley devra accomplir de grandes choses pour cela. Si j’étais un joueur et que j’avais la chance de participer aux séries éliminatoires cet été, j’y serais en donnant tout ce que j’ai pour pouvoir remporter cette coupe. »

Le nombre de matchs pourrait être radicalement réduit aussi dans la LCF, qui songe à disputer huit ou neuf rencontres à compter du 1er septembre. Ses artisans ne sentent pas que l’exploit des vainqueurs sera moindre.

« Assurément pas. Peu importe le nombre de matchs disputés, un championnat demeure un championnat », a déclaré l’entraîneur adjoint de la ligne à l’attaque des Alouettes, Luc Brodeur-Jourdain, vainqueur de la Coupe Grey en 2009 et 2010.

« Au terme de tout ça, personne ne va avoir de mauvais souvenirs de cette saison. Personne ne va dire plus tard : "On a gagné, mais on a juste joué huit matchs". Ça va ressembler davantage à une saison de football universitaire, où en huit matchs, il se passe beaucoup de choses. »

Si d’y attacher la même valeur peut de prime abord paraître évident, la discussion a tout de même eu lieu.

« Absolument. Nous avons discuté abondamment de l’intégrité de la Coupe Stanley, a admis le capitaine des Maple Leafs de Toronto, John Tavares. Je crois que quiconque a l’occasion d’y graver son nom souhaite devoir le mériter comme les joueurs avant lui. Compte tenu des circonstances, ce ne sera pas le scénario parfait. »

Au contraire, croit le capitaine des Flames de Calgary, Mark Giordano. Remporter la Coupe Stanley en 2020 pourrait signifier un plus grand exploit.

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Le défenseur des Flames, Mark Giordano

« Nous affronterons des clubs qui seront pratiquement 100 % en santé. Les joueurs blessés auront récupéré et la fatigue ne sera pas un facteur, a-t-il noté. Lorsque les gens parlent d’astérisques, je pense qu’ils font davantage référence aux équipes qui ne se seraient pas qualifiées en temps normal. Ce n’est pas notre cas : nous aurions été des séries peu importe le scénario.

« Je pense que cette coupe sera plus difficile à gagner que n’importe quelle autre, en raison du nombre de tours et de la bonne santé des participants. »

Son entraîneur-chef, Geoff Ward, est de son avis.

« Pour soulever la coupe, nous devrons gagner cinq séries, une de plus qu’à l’habitude. S’il y a un astérisque, ça voudra dire que ça a potentiellement été la coupe la plus difficile à gagner. Je ne vois rien qui diminuera l’exploit de l’équipe qui l’emportera en 2020. »

Seul bémol : les championnats gagnés en 2020 risquent de l’être devant des gradins déserts, seul point qui pourrait faire ombrage aux conquêtes des prochains mois.

« Sans partisans, ce sera complètement différent, a indiqué le directeur général du Tricolore, Marc Bergevin. Mais regardons en 2013, ç’a été une saison de 48 matchs. Remporter la Coupe Stanley, c’est remporter la Coupe Stanley. C’est toute une corvée. C’est environ 50 jours de tournoi. C’est l’un des trophées les plus difficiles à gagner à cause de l’ampleur de la tâche. Ça, ça ne change pas. »

- Les journalistes Donna Spencer et Joshua Clipperton ont contribué à cet article