Les souvenirs de la dernière année vous semblent flous ? Vous oubliez des rendez-vous comme jamais ? La pandémie peut affecter la mémoire de nombreuses manières, note Sylvie Belleville, chercheuse et directrice de laboratoire au Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal. Entrevue avec cette neuropsychologue qui étudie la mémoire depuis plus de 30 ans.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Q. À l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, faites-vous des recherches sur la manière dont la pandémie affecte la mémoire ?

R. Oui. On a une cohorte de personnes âgées à risque de maladie d’Alzheimer qu’on suit depuis six, huit ans déjà et dont on connaît un peu la trajectoire. On fait une évaluation très expansive de la mémoire tous les deux ans. Quand la pandémie est arrivée, on a fait remplir un questionnaire à ceux qui le voulaient et on leur a fait passer un petit test cognitif par téléphone. Ça va nous permettre de voir l’impact de toute cette situation complexe sur leur mémoire, parce qu’on va continuer à les voir.

Q. Comment la pandémie et le confinement peuvent-ils affecter la mémoire ?

R. D’énormément de façons. Selon moi, on a un cocktail explosif pour la mémoire, tant pour son fonctionnement que pour l’impact sur les maladies du cerveau dans 10, 20 ans. On sait maintenant que des facteurs de risque modulables contribuent à un très grand nombre de cas de démence : la stimulation cognitive, l’activité physique, l’isolement social, la dépression et l’anxiété. Tout ça est combiné chez beaucoup de monde actuellement. Quand ces facteurs sont dans le négatif, ça augmente la vulnérabilité aux atteintes liées à la maladie d’Alzheimer et à d’autres démences. Cela dit, il peut aussi y avoir des aspects positifs à cette situation-là.

Q. Des aspects positifs ?

R. Oui ! Des études montrent que des gens ont l’impression que leur cognition va moins bien, mais ils ont l’impression qu’ils font moins d’oublis. Le télétravail peut faire en sorte que les gens se sentent moins stressés et plus en contrôle de leur horaire ; ils ont l’impression de faire moins d’oublis parce qu’ils ressentent moins de pression. C’est intéressant. Peut-être que tout n’est pas négatif.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Sylvie Belleville, chercheuse et directrice de laboratoire au Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal

Q. Dans la vie de tous les jours, quels peuvent être les impacts plus négatifs de la pandémie sur la mémoire ?

R. Ils sont potentiellement assez nombreux. L’isolement et le télétravail réduisent de façon importante les indices et les repères qui nous aident à encoder l’information et à la récupérer au bon moment. Ça chamboule aussi notre routine. Or, notre mémoire prospective, celle qui nous permet de nous souvenir des choses à faire dans le futur, repose en partie sur le fait d’avoir des routines et sur des indices donnés par l’environnement. Passer devant la boutique du nettoyeur en revenant du travail, par exemple, peut vous rappeler de prendre vos vêtements. On ajoute à cela l’effet des changements en matière de qualité de sommeil, d’anxiété et de manque de stimulation physique et sociale.

Q. On est tous un peu plus isolés depuis le début de la pandémie. Ça a des conséquences ?

R. On est essentiellement des bêtes sociales. Depuis longtemps, la recherche nous a montré que, si on isole des enfants, ça a un impact négatif sur leur développement. L’isolement et la sous-stimulation sont aussi des prédicteurs de déclin et de mortalité chez les aînés. Le fait d’être isolé génère de l’anxiété, et on sait qu’une trop grande dose de stress a un impact négatif sur le cerveau et sur l’hippocampe, une structure très importante pour la mémoire. Par ailleurs, quand on voit des gens, on évoque des souvenirs. Cette reconsolidation est extrêmement importante pour la mémoire. En ce moment, on est toujours un peu avec les mêmes personnes et dans les mêmes registres de conversation.

Q. Est-ce qu’il y a des formes de mémoire plus affectées que d’autres actuellement ?

R. On a très peu de données là-dessus, mais si j’avais à parier, je dirais la mémoire autobiographique ! L’année dernière, pour moi, c’est un espace de flou : rien ne ressort. La mémoire humaine fonctionne beaucoup par association. Quand on encode, on fait des liens avec des choses qui existent déjà. Plus les liens sont riches, plus la récupération de l’information est facile. La monotonie qui s’installe dans la vie de beaucoup d’entre nous fait en sorte qu’il n’y a pas d’évènement phare qui nous permet de bien situer les souvenirs.

Q. Devrions-nous nous inquiéter ? Devenons-nous tous plus sujets à différents types de démence, plus tard ?

R. Ce qui m’inquiète, ce n’est pas tellement cette année-là – on a tous vécu dans nos vies des moments où on était un peu plus à off et ce n’est pas bien grave. Ce qui m’inquiéterait, c’est que certaines personnes ne raccrochent pas. Des personnes qui ont un peu arrêté de faire de l’activité physique, qui ne voient plus trop leurs amis, qui dorment moins bien, qui sont plus anxieux… Si j’étais la Santé publique, je serais très agressive pour m’assurer, une fois que la pandémie est bien gérée, de mettre en place des actions vigoureuses pour que les gens retrouvent le goût à une vie plus stimulante.