J’ai vu mon père pleurer de tristesse trois fois.

Publié le 19 juin

Quand il faisait ses valises pour quitter la maison, en pleine rupture.

Quand il m’a confié avoir volé ma jeunesse avec son cancer incurable.

Quand il a dit adieu à mes amies, à l’hôpital.

Je l’ai souvent vu pleurer de rire, par contre. Parfois même vêtu d’une jupe à l’épicerie parce que mon frère et moi lui avions lancé un défi…

Vous comprendrez que mon père n’était pas exactement l’incarnation de l’homme emprisonné par la masculinité. Pourtant, il peinait à se montrer vulnérable.

Pleurer de rire, absolument. Brailler de désespoir, de frustration ou de honte, très peu, merci.

C’est probablement pourquoi les témoignages relayés sur le compte Instagram « La boîte aux larmes » me touchent tant. Ils laissent présager un changement de mentalité.

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Des hommes y racontent la dernière fois où ils ont pleuré. Que ce soit après une chicane de couple, en perdant leur emploi, en prenant leur père dans leurs bras ou en pensant à l’avenir de leur fille…

  • Témoignage tiré du compte Instagram « La boîte aux larmes »

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    Témoignage tiré du compte Instagram « La boîte aux larmes »

  • Témoignage tiré du compte Instagram « La boîte aux larmes »

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    Témoignage tiré du compte Instagram « La boîte aux larmes »

  • Témoignage tiré du compte Instagram « La boîte aux larmes »

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    Témoignage tiré du compte Instagram « La boîte aux larmes »

  • Témoignage tiré du compte Instagram « La boîte aux larmes »

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    Témoignage tiré du compte Instagram « La boîte aux larmes »

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En mettant de l’avant ces brefs récits anonymes, le fondateur du compte espère aider les hommes à « se soigner entre eux [et] apprendre la masculinité positive ». Parce qu’il est récent, le processus qui a mené Francis-William Rhéaume à se réconcilier avec ses larmes. Il a huit ans, en fait. L’âge de son enfant.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Francis-William Rhéaume, fondateur du compte « La boîte aux larmes »

« Je me souviens qu’en maternelle, j’ai pleuré en pensant à un cauchemar dans lequel ma mère mourait, me raconte-t-il. La prof m’avait dit qu’on ne pleure pas pour ça. Plein de douces violences surviennent dans la vie d’un garçon et l’invitent à garder sa peine en dedans ou à pleurer en cachette… J’ai eu un relâchement au moment où ma blonde a accouché. Je ne faisais que pleurer dans le corridor ! L’arrivée d’un enfant, c’est grand ! Ça fait pleurer. Tout comme le rêve de la famille nucléaire qui pète. Quand je me suis séparé de la mère de ma fille, la psychothérapie m’a permis de sortir du cynisme pour faire un retour aux émotions. J’ai appris à les vivre et à les nommer. »

Quand j’ai appelé le sociologue Jean-Philippe Pleau pour le sonder sur l’évolution des pères et leurs larmes, il m’a justement parlé de la place croissante de la psychologie dans notre société. Selon lui, on lui doit une certaine libération.

« Le rapport aux larmes s’est transformé grâce à elle… Mon meilleur ami est mort il y a trois ans. J’ai pleuré pendant des semaines et je n’avais pas à me justifier devant mes enfants. Cette même situation télescopée il y a 30 ou 40 ans aurait été vécue dans le secret. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Le sociologue Jean-Philippe Pleau

À l’époque, un homme qui pleurait pouvait passer pour un gars efféminé ou ‟pas un vrai père”. Ce que j’observe, c’est que c’est rendu légitime de le faire. Ça fait partie de notre imaginaire de voir des pères qui pleurent.

Jean-Philippe Pleau, sociologue

D’ailleurs, il y a 20 ans, Jean-Philippe Pleau entamait un doctorat en sociologie sur la représentation sociale des parents en littérature jeunesse. À l’époque – pas si lointaine ! –, les œuvres étaient encore très stéréotypées : « Dès qu’il était question d’empathie, c’était la maman qui entrait en scène, se rappelle-t-il. Si je recommençais ce doctorat aujourd’hui, le corpus serait complètement différent ! »

Les papas pleurent, font le lavage et prennent soin de leurs petits, dans les livres contemporains.

« La représentation de l’homme a changé dans la culture populaire, croit aussi Francis-William Rhéaume, qui souligne l’apport important des combats féministes et queers dans la transformation de la virilité. Il est plus près de ses émotions, mais il y a quand même du travail à faire. »

Jean-Philippe Pleau me parle par exemple de ces centres de soins en pédiatrie toujours nommés « Centres mère-enfant ». Un père qui voudrait s’y avouer à fleur de peau sentirait-il que c’est l’endroit pour le faire ? Et le congé de paternité, présenté comme « une belle occasion de créer un lien d’attachement »… Permet-il réellement aux pères de s’impliquer pleinement en trois à cinq semaines ? Pourquoi ne pas imiter la France et les pays scandinaves, qui offrent des pauses de plusieurs mois ?

Il faut un certain confort pour pleurer devant ses enfants. Cet abandon, il se construit. Et ses effets sont infiniment bénéfiques.

« Ça montre que la vulnérabilité est non seulement possible, mais qu’elle n’est pas péjorative, croit Jean-Philippe Pleau. Aujourd’hui encore, il m’arrive de pleurer en pensant à mon ami décédé. Mon fils se souvient de lui, ça le touche aussi. On fait du millage là-dessus ensemble. Mes larmes lui donnent accès aux siennes. Je n’aurais pas pu imaginer faire ça avec mon père. »

Léguer le droit à la sensibilité. Quel beau cadeau.

Francis-William Rhéaume voit dans ses larmes un « petit geste politique », un pied de nez au modèle de virilité imposé à de nombreux hommes. C’est aussi une manière de montrer à sa fille que tout humain vit des émotions et que le mal-être que les autres peuvent ressentir n’a rien à voir avec elle… Qu’elle n’a pas nécessairement à porter le poids de la culpabilité ou du soin à prodiguer.

« Parfois, je suis seul avec ma fille et je vais pleurer dans ma chambre. Je veux qu’elle sache qu’elle n’a pas besoin de me ‟parenter”. Je lui dis que ça va durer cinq minutes et que je vais revenir frais. Je me rappelle la tension suscitée par mon père quand il était triste et qu’il transformait ça en agressivité… »

Il laisse planer un court silence. Juste le temps que des souvenirs de ma propre enfance ne me reviennent en tête.

« Au fond, j’imagine que c’est cool d’entendre que ton père a besoin de pleurer et que tu n’as rien à voir avec ça… »

On est sans doute plusieurs à pouvoir l’imaginer, oui.

Ne me cherchez pas les prochains dimanches, je serai en train de faire de longues siestes, de profiter du calme plat des vacances et de réfléchir à tout ce que je pourrai vous raconter en août prochain... Parce que j’aurai alors l’honneur de revenir dans La Presse ! D’ailleurs, merci pour vos nombreux courriels, bons mots et encouragements, au fil des derniers mois. C’est chouette, jaser avec vous.