Quand je lis les faits divers – une de mes sections préférées dans les journaux –, les histoires de morts absurdes me rappellent toujours les prix Darwin.

Publié le 20 mars

Créés en 1993, ces prix ironiques et un peu méchants sont remis de façon posthume à des gens qui ont « amélioré le patrimoine génétique » de l’humanité en causant leur propre mort de la manière la plus spectaculairement stupide. Pour être en nomination, il faut que la personne ait toutes ses facultés intellectuelles, qu’elle utilise bien sûr de manière à défier la raison et le bon sens.

Parmi les cas de morts ridicules les plus récents, il y en a deux que je trouve extraordinaires, d’excellents candidats aux prix Darwin, voire à un scénario de film. En 2018, un jeune Américain, John Chau, voulant répandre la bonne parole et évangéliser une tribu de chasseurs-cueilleurs de l’île Andaman-et-Nicobar, en Inde, a été criblé de flèches dès qu’il a posé le pied sur l’île. Il a pu dire juste avant : « Je m’appelle John. Je vous aime et Jésus vous aime. Voilà du poisson ! »

La tribu des Sentinelles est l’une des plus isolées du monde moderne, protégée par le gouvernement indien, qui interdit d’approcher l’île. Mais John, convaincu de sa mission, a payé des pêcheurs pour s’y rendre – c’était sa deuxième tentative –, avec le résultat que l’on sait. Selon une source, « il a été attaqué avec des flèches, mais il a continué à marcher. Les pêcheurs ont vu les habitants de l’île lui nouer une corde autour du cou et traîner son corps ».

Mais pourquoi aller déranger un peuple qui n’a rien demandé ? Remarquez, la question peut être posée à tous les missionnaires, mais le plus stupide dans la mort de John Chau est qu’il aurait pu apporter avec lui des maladies auxquelles la tribu n’a jamais été exposée et causer son extermination.

L’autre histoire fascinante met en vedette un astronaute amateur qui a voulu prouver que la Terre était plate – déjà, ça part mal. Ceux que l’on appelle les Flat Earthers font partie de la frange la plus bizarre du complotisme. Ils défient toute logique malgré la multitude de preuves depuis Galilée que la Terre est ronde, et que les lois de la physique confirment. Michael Hughes, 64 ans, aussi surnommé « Mad Mike », est mort en 2020 dans l’écrasement de la fusée qu’il avait fabriquée lui-même. Selon un ami, il voulait surtout faire un coup de pub en voulant prouver que la Terre avait la forme d’un frisbee. En entrevue, il avait déclaré : « C’est simplement pour convaincre les gens qu’ils peuvent faire des choses extraordinaires de leur vie. Peut-être que ça en inspirera d’autres que moi. » Non merci.

Au-delà de l’ahurissement quand je lis ces faits divers, je me demande aussi comment ça se passe aux funérailles des victimes de leur propre connerie. Comment tu expliques ça aux visiteurs du salon funéraire sans être gêné ou, pire, avoir le fou rire ?

Avec la multiplication des théories du complot et les réseaux sociaux, on pourrait quasiment remettre des prix Darwin de groupe. Il y a des sites qui répertorient les gens qui sont morts en voulant publier des photos mémorables sur Instagram. D’ailleurs, l’un des prix Darwin de 2020, intitulé « le pinacle de la stupidité », concerne un Japonais qui a filmé sa chute en direct avec son iPhone pendant qu’il escaladait le mont Fuji sans être préparé ni équipé, dans la saison la plus dangereuse pour le faire. Les internautes ont alerté les autorités qui ont trouvé le corps.

La pandémie a aussi créé des listes de militants antivaccins populaires et tonitruants sur le web qui sont morts de la COVID-19, et dont certains ont demandé la piqûre, trop tard, dans leur agonie. Cela a réveillé le pire chez ceux qui ont méchamment applaudi ces décès évitables.

J’ai tellement peur de la mort que je ne ressens que de la compassion, teintée d’un peu de pitié quand même, lorsque je lis ces histoires de gens qui défient le destin en se condamnant à une fin certaine. Je sais que je ne suis pas plus intelligente, seulement prudente, sinon peureuse.

Ça m’étonnerait que je fasse un jour les manchettes avec un saut en bungee qui a mal tourné, pour la simple raison que personne ne me persuadera jamais de faire du bungee. Ou toute autre chose qui comporte des risques d’accident ou de mutilation.

N’empêche, en 2022, je pense que nous sommes tous en lice pour un prix Darwin quand on lit le dernier rapport du GIEC sur la catastrophe climatique qui nous attend. En fait, elle est déjà en cours et elle va s’aggraver, voilà ce qu’on nous dit.

L’enseignement de Charles Darwin, que des religieux veulent encore interdire à l’école de nos jours, nous apprend cette vérité implacable que seules les espèces qui s’adaptent à leur environnement sont capables de survivre, et cela n’a rien à voir avec la loi du plus fort. Alors que penser d’une espèce qui détruit son environnement pour le simple plaisir d’accumuler des objets ? Qui a développé assez de connaissances pour savoir qu’elle fonce droit dans un mur, mais qui y fonce quand même, en pesant sur le gaz ?

À moins d’un revirement et d’un sursaut de conscience, il ne restera plus qu’à décerner un prix Darwin Hommage à l’espèce humaine, pour l’ensemble de son œuvre. S’il reste quelqu’un qui a le sens de l’humour.