Vincent Gagnon, dit Vigg, est un illustrateur au talent reconnu. Il a remporté des prix comme l’American Illustration Award et il a été publié dans le Boston Globe, le New York Times, etc. Dans Ma maison-tête, un album coup de poing publié chez Fonfon, il fait entrer le lecteur dans la vie tumultueuse du petit Vincent. Un garçon qui voit tout ce qui l’entoure – objets, pensées, bruits, odeurs, paroles – comme autant de points colorés, qui l’étourdissent.

Marie Allard Marie Allard
La Presse

Né en 1972 à Ottawa, Vincent Gagnon est fils de diplomate. Il a grandi au Pakistan, en France, au Maroc, en Côte d’Ivoire, en Haïti, etc. « Dans les années 70 et 80, le déficit de l’attention, ce n’est pas quelque chose qui existe, indique-t-il. T’es juste un cancre à l’école. T’es un paresseux, qui ne fait pas suffisamment d’efforts. » Une condamnation sans appel, qui fragilise les enfants comme Vincent.

« Les gens avec un trouble de déficit de l’attention [TDA] sont les moins paresseux du monde, affirme l’illustrateur. Ils travaillent, ils travaillent, on ne voit juste pas les résultats. C’est ce qui est troublant. »

Diagnostic tardif

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Extrait de Ma maison-tête, texte et illustrations de Vigg, collection Histoires de vivre, éditions Fonfon

C’est à 34 ans que Vincent Gagnon a eu un diagnostic de trouble de déficit de l’attention, « après une fin de vingtaine et un début de trentaine vraiment hors de contrôle, relate-t-il. Je me disais : ‟Je ne peux pas continuer à vivre comme ça, ça ne marchera pas.” Ensuite, je suis passé à travers des phases, comme pour tous les gros évènements de la vie. Le déni, le deuil, la colère… Je suis allé chercher de l’aide et ma vie a basculé de façon positive, après ça. »

La prévalence du TDA chez l’adulte serait d’environ 4 %, comme le rapporte la spécialiste Annick Vincent. C’est utile d’avoir un diagnostic si tard ? « Oui, répond Vincent Gagnon. Un enfant qui a traîné cette balafre sur l’estime de soi toute son enfance, il n’est pas réparé une fois adulte. »

Avoir un diagnostic, c’est quelqu’un qui te dit : ‟T’es pas paresseux, t’as une différence physique dans ton cerveau.” Ce n’est pas de ta faute. Et tu peux encore aller chercher de l’aide.

Vincent Gagnon

Hyperfocus

Quelle aide est offerte aux adultes ? « Tu peux apprendre l’organisation, la gestion des émotions, la perception du temps, répond Vincent Gagnon. Chez la personne avec un TDA, il y a souvent un revers, qui est l’hyperfocus. Tu peux t’asseoir et faire ce que tu aimes pendant huit heures, sans aller faire pipi. C’est pas pire ! Mais il faut trouver ce que tu aimes. Si tu ne trouves pas, parce que tu es tout désorganisé et que tu n’as aucune aide, cette énergie risque d’aller vers des choses inutiles ou destructrices. »

« C’est dans les extrêmes, poursuit Vigg. Souvent, je suis plein de bonne foi, mais je n’arrive pas à trouver la porte d’entrée organisationnelle pour faire quelque chose. Je vais gosser de huit à dix heures et ça ne donne absolument rien. Exemple : on vient de déménager avec ma famille. C’est l’enfer, je peux passer une journée à faire une boîte ! S’organiser dans la vie, c’est aussi avoir une conjointe qui dit : ‟T’es bon dans plein d’affaires, on va te mettre là-dessus, et moi, je vais m’occuper des affaires dans lesquelles t’es moins bon.” »

Les atouts de Vincent Gagnon ? « Je suis fort pour conceptualiser, simplifier les idées, vulgariser, répond-il. J’aime beaucoup la science. Je suis aussi fort pour construire des choses avec mes mains. On n’est pas obligés d’être bons dans tout, dans la vie. C’est le fun, si t’es bon dans une ou deux affaires, de leur donner du temps et de l’énergie, pour essayer d’exceller. »

Ouvrir les yeux

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

« Je travaille dans des lieux très épurés, dit Vincent Gagnon, alias Vigg. Quand je dessine ou quand j’écris, si je pouvais être dans une salle en vinyle blanc à la Stanley Kubrick, ce serait l’idéal. Mon atelier est dans ma tête, il ne faut pas qu’il soit à l’extérieur. »

Ma maison-tête, un album de 71 pages, fait comprendre comme jamais la vie d’un enfant avec un déficit de l’attention. « C’est tellement sensible et visuel comme approche », décrit Véronique Fontaine, éditrice chez Fonfon, qui a accepté le projet très personnel de Vigg.

On saisit comment le personnage peut être à la fois hyper vigilant et perdu dans son monde, ce qui semble contradictoire.

Imagine-toi que tout dans la pièce où nous sommes en ce moment t’arrive au même plan. Il n’y a aucune hiérarchisation. Ça va finir par t’engourdir, forcément, parce que c’est comme un continuum d’information qui va vers toi. Un mouvement concentrique.

Vincent Gagnon

Ma maison-tête « va ouvrir les yeux à plein de monde, souhaite l’illustrateur. Si on peut ouvrir les yeux aux parents d’enfants avec un déficit d’attention et aux adultes qui l’ont et qui ne le savent pas… »

Le but n’est pas de les changer – ni de les guérir – par magie. « C’est juste une prise de conscience », fait valoir Vincent Gagnon, qui est la preuve inspirante que l’accomplissement de soi est possible avec un déficit de l’attention. « Je dis au petit bonhomme : ‟T’es pas obligé d’être comme tout le monde. T’as le droit d’exister, faut juste t’aimer un peu, pour trouver ta voie à toi.” »

Touchante pagaille

En classe, Vincent doit réciter Le corbeau et le renard. Il est incapable de dire un mot de cette fable, qu’il connaît pourtant. « Il y a tellement d’élèves, de meubles et d’objets… Tant de choses qui tournent autour de moi… C’est la pagaille », décrit le garçon. Émouvant, cet album autobiographique fait entrer dans la tête d’un enfant qui vit avec un trouble du déficit de l’attention (TDA). À lire, pour ressentir ce qu’est la vie avec le TDA – et mieux accompagner tous les Vincent.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Ma maison-tête, texte et illustrations de Vigg, collection Histoires de vivre, éditions Fonfon

Ma maison-tête
Texte et illustrations de Vigg
Collection Histoires de vivre
Éditions Fonfon

Dès 7 ans