Portées par le désespoir de ne pas être entendues et par l’amour qu’elles portent à leurs enfants, Anaïs Barbeau-Lavalette et Laure Waridel lancent Mères au front, un mouvement pancanadien qui invite mères, grands-mères et tous ceux et celles qui sont préoccupés par les changements climatiques et l’avenir des jeunes générations à mettre leur poing sur la table.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Les mots utilisés par la cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette dans la lettre ouverte qui a été publiée lundi dernier dans La Presse+ ne sont pas doux : « Fuck les fleurs, fuck le chocolat : pour la fête des Mères, nous exigeons du courage politique. Nous sommes amoureusement en tabarnak, nous sommes ensemble, et nous sommes puissantes. »

Des mots qui reflètent l’état d’esprit des instigatrices du mouvement Mères au front. Même Laure Waridel, qu’on reconnaît à sa voix douce, a inclus quelques « fuck » bien sentis dans sa lettre ouverte publiée, pour sa part, dans le quotidien Le Droit.

« Ça fait 30 ans que je dis mon message doucement, poliment, gentiment, affirme l’écologiste, sociologue et auteure de La transition, c’est maintenant. Là, je suis tannée. Je suis tannée de me répéter et que ça ne change pas plus. J’ai l’impression qu’on se moque un peu de nous. On dit oui, c’est important l’environnement, mais on agit à l’inverse de ça. Je suis écœurée ! Alors à un moment donné, oui, je dis fuck. »

Même si la colère des femmes est souvent mal reçue, Anaïs Barbeau-Lavalette et Laure Waridel assument la leur. Une colère qu’elles comparent à celle de la mère qui, poussée à bout, met son poing sur la table. « Quand la mère se fâche, on l’écoute, remarque Anaïs Barbeau-Lavalette. Ça a marqué l’histoire. »

Quand on étudie les mouvements des femmes à travers l’histoire, dans différents contextes géopolitiques, quand les mères, quand les grands-mères sortent, c’est qu’il y a quelque chose qui est rendu trop grave, trop loin. Elles sortent en dernier recours. On est rendu au dernier recours.

Anaïs Barbeau-Lavalette, auteure et cinéaste

Même si la force maternelle est au cœur de ce mouvement, ses deux instigatrices assurent que celui-ci est inclusif. « L’appel est fait à tous ceux qui se sentent mères de façon universelle, et pères, à tous ceux qui ont un lien avec l’enfance, tous ceux qui ont envie de protéger la suite du monde et la vie sur Terre qui nous suivra », précise Anaïs Barbeau-Lavalette.

Rendez-vous à Ottawa

De deux il y a quelques mois à quarante une semaine plus tard, les Mères au front (Mothers Step In en anglais) sont aujourd’hui quelques centaines à travers le Canada. Le coup d’envoi officiel du mouvement sera donné le 10 mai prochain, jour de la fête des Mères. Vêtues de noir, un cœur vert sur la poitrine, avec pour seules inscriptions sur leurs pancartes les noms de leurs enfants, les Mères au front marcheront sur la colline parlementaire à Ottawa. Puisqu’il s’agit d’un mouvement décentralisé, ceux et celles qui souhaitent organiser une marche dans leur région ou faire d’autres actions au nom de Mères au front sont invités à le faire.

Le mouvement, qui a obtenu l’appui de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, vise d’abord le gouvernement fédéral. « Au Québec, on ne se mobilise pas tant que ça par rapport aux enjeux fédéraux, observe Laure Waridel. Il y a beaucoup de mauvaises décisions qui se prennent au niveau fédéral qui ont un gros impact. »

Mères au front demande au gouvernement fédéral l’adoption d’une loi sur le climat « pour obliger le Canada à atteindre les cibles fixées par la science », assortie d’un plan d’action, et la mise en place de « mesures d’adaptation et de résilience pour protéger nos enfants des impacts des changements climatiques inévitables ».

Les rapports scientifiques nous montrent qu’on arrive aux limites planétaires beaucoup plus rapidement que prévu. Ce ne sont pas les futures générations, ce sont nos enfants, même nous qui allons le vivre.

Laure Waridel, écologiste et sociologue

« Je n’ai plus la drive de la joyeuse pour aller chanter des chansons [dans les manifestations], poursuit Anaïs Barbeau-Lavalette. Je suis juste vraiment en colère que ceux qui ont le pouvoir de changer les choses n’ont pas le courage de le faire. »

Mères au front est né du sentiment de désespoir qu’elle a commencé à ressentir il y a quelques mois, au point de remettre en question son métier d’auteure et de cinéaste. « Faire des films, écrire des livres, ça ne suffit plus, croit-elle. Ce n’est plus là qu’il faut être, selon moi. J’ai eu une profonde remise en question. Assez dérangeante pour que je me sente acculée au pied du mur. » Et pour la pousser à contacter Laure Waridel qui, a-t-elle découvert, partageait aussi sa colère.

« La marche, c’est le début de quelque chose de plus long, promet Anaïs Barbeau-Lavalette. Ça ne s’arrête pas là. Il y aura des actions tant qu’il n’y aura pas réponse. »

> Consultez le texte d’Anaïs Barbeau-Lavalette publié dans La Presse

> Consultez le site de Mères au front : https://meresaufront.org/