Une haie dense et bien droite, ça fait chic, ça fait propre, un peu comme une pelouse bien entretenue. Mais une haie négligée ou mal taillée, ça peut être laid longtemps… encore plus qu’un gazon à l’abandon ! Regards sur la relation entre l’homme et la haie.

Publié le 3 septembre
Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Il y a des tailleux, et il y a des tailleurs. Jean Perrault estime faire partie de la deuxième catégorie. Voilà 35 ans qu’il taille des haies et des arbustes dans la région des Basses-Laurentides. Pour lui, c’est non seulement un gagne-pain, mais aussi une passion. « J’aime ça, aller travailler », résume M. Perrault.

Et ses clients, dit-il, sont fiers, très fiers de leur haie.

« Il y en a qui coupent leur haie depuis 25, 30 ans, souligne Jean Perrault. Ils ne mettent pas ça dans les mains de n’importe qui, et avec raison. »

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, LA PRESSE

Jean Perrault taille une haie à Sainte-Thérèse.

Certains d’entre eux accompagnent les tailleurs tout au long de l’opération pour veiller à ce que la haie soit taillée dans les règles de l’art. Jean Perrault se souvient de ce monsieur qui tapait dans sa haie fraîchement coupée avec sa canne pour lui donner un peu de volume, un peu comme le client qui se passe sa main dans ses cheveux en sortant du coiffeur.

« Il y en a qui sont minutieux dans la vie. Leur maison est soignée, leur auto est propre, leur stationnement est propre, il n’y a pas de mauvaises herbes sur leur gazon… C’est un tout. »

Pas d’entre-deux

Jo’Anne Bélanger partage la même passion pour la haie de cèdres. (On dit cèdre, au Québec, mais il s’agit en fait du thuya occidental.)

PHOTO FOURNIE PAR JO’ANNE BÉLANGER

La haie de Jo’Anne Bélanger

Grâce à des bébés thuyas qu’elle est allée cueillir dans le bois, Jo’Anne s’est fait pousser deux haies (majestueuses) qui lui servent d’abris contre le vent sur son terrain de Saint-Sylvestre, dans le Centre-du-Québec. Une pour sa piscine et une autre autour du foyer.

Ses haies sont étroites, denses, droites.

« Le thuya laissé libre, en arbre, c’est de toute beauté aussi. Mais quand on le plante pour en faire une haie, il faut l’entretenir. On n’a pas le choix », note Jo’Anne Bélanger, qui a vu des haies rabattues à la scie tellement elles avaient manqué d’amour.

« Je suis une bonne témoin des chicanes de voisins que peuvent provoquer les haies de cèdres ! », ajoute-t-elle en riant.

À ses yeux, soit on aime, soit on n’aime pas. « Je ne pense pas qu’il y ait d’entre-deux. »

« Le goût de pleurer »

Dans le camp adverse, il y a ceux qui trouvent que la haie de cèdres attire trop d’insectes, ceux qui la trouvent démodée, ou ceux encore qui sont tannés des coupes annuelles. Il y en a, aussi, qui n’ont rien contre les haies en général, mais tout contre LEUR haie (ou celle de leur voisin). Une haie qu’on a laissé pousser et qu’on taille trop serré par la suite, qu’elle soit en cèdres ou en feuillus, laisse à désirer.

  • La haie de Bouchra Moutayakine

    PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

    La haie de Bouchra Moutayakine

  • La haie de Bouchra Moutayakine

    PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

    La haie de Bouchra Moutayakine

  • La haie de Bouchra Moutayakine

    PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

    La haie de Bouchra Moutayakine

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Lorsque Bouchra Moutayakine a acheté sa maison, en 2021, la haie de cèdres qui encadrait son terrain n’était déjà pas d’une grande beauté. Mais lorsque son voisin a décidé de tailler tout ce qu’il pouvait tailler de son côté dans l’espoir qu’elle « repousse mieux », la haie est devenue carrément disgracieuse.

Découragée, Mme Moutayakine avait demandé conseil sur un groupe Facebook de jardinage. « Chaque fois que je la vois, j’ai envie de pleurer », avait-elle écrit.

Un an plus tard, l’émotion est moins vive (« je me suis habituée à la voir si moche ! »), mais la haie ne s’est guère embellie. Mme Moutayakine en est bien consciente : il n’y a pas grand-chose à faire.

« C’est dommage, parce qu’un beau jardin et une haie bien entretenue, ça donne l’image de quelque chose de majestueux, même si la maison n’est pas majestueuse », souligne Mme Moutayakine, qui doit désormais composer avec le « petit côté négligé » de son terrain.

Sans pardon

Aux yeux du chroniqueur horticole Larry Hodgson, auteur du blogue Le jardinier paresseux, si les gens ont des cèdres, c’est d’abord pour en retirer un certain prestige. Bref, un peu comme la quête du gazon parfait. Mais le problème avec le thuya, c’est qu’il s’agit d’une plante « qui ne pardonne pas », dit-il, joint au téléphone.

Si on taille dans le vert, la plante va repousser. Mais si on taille trop loin, dans le bois brun, les branches ne verdiront plus à cet endroit.

PHOTO PATRICE LAROCHE, LE SOLEIL

Larry Hodgson

Si, une année, vous n’avez pas eu le temps de la tailler, que la haie dépasse la hauteur permise et que vous êtes obligés de la tailler, ce sera complètement brun… et ça ne reprendra pas.

Larry Hodgson, chroniqueur horticole

S’il arrive un incident (comme à cette femme qui a récemment écrit au jardinier paresseux pour lui dire qu’une section de sa haie avait été brûlée par le tuyau d’un camion), « il n’y a pas grand-chose à faire », résume Larry Hodgson, à part tailler un peu autour et espérer que les tiges du bas finissent par pousser suffisamment pour cacher le trou.

Larry Hodgson préfère les haies d’arbustes à feuilles caduques, comme la potentille arbustive, le physocarde, le saule arctique ou la spirée du Japon. Des plantes qui repoussent… et qui pardonnent. « C’est mon point de vue de jardinier paresseux ! »

Le tailleur Jean Perrault convient que, parfois, la solution est de tout arracher et de replanter, mais il préfère d’abord explorer d’autres avenues, comme tailler et rediriger la sève.

Repenser l’écran

La relation entre l’homme et la haie, c’est aussi la relation entre l’homme et l’intimité, croit pour sa part Émile Forest, jardinier et coordonnateur général de Nouveaux voisins, une organisation visant à transformer notre rapport au territoire. Si on se sent bien dans la nature, c’est entre autres parce qu’elle permet de se camoufler, dit-il. « La haie, c’est peut-être une extension de ça », résume Émile Forest.

ESQUISSE FOURNIE PAR NOUVEAUX VOISINS

Massif végétal dans la cour avant

Pour créer cet écran, la haie est une solution, la clôture de bois habillée de vigne en est une autre, mais Nouveaux voisins se plaît à voir les choses autrement. « Pour favoriser la diversité, je pense qu’il y a moyen de créer des massifs de végétaux en mélangeant différentes espèces, qui ont des formes un peu plus organiques — des cèdres ou des pruches, peut-être, mais aussi d’autres arbrisseaux. »

La moitié des clients de Nouveaux voisins sont des résidants de banlieue qui ont des haies de cèdres. Tout arracher ? Ce n’est généralement pas ce qui est préconisé. Les cèdres accueillent non seulement les oiseaux, mais c’est un conifère indigène, qui poussait dans l’île de Montréal. Souvent, Nouveaux voisins propose plutôt à ses clients de tailler leur haie différemment, de la laisser un peu pousser, de la bonifier avec d’autres espèces. Oui, convient Émile Forest, on perd du terrain, mais on en redonne à la nature. « Pour lier les espaces de la cour, on peut faire un réseau de chemins encadrés par la nature, dit-il. Ça n’a pas besoin d’être un tapis blanc avec un fond de haie de cèdres. »

Émile Forest voit lui aussi un parallèle entre la haie de cèdres et le gazon, « deux grandes beautés de la nature qu’on a domestiquées et dénaturées ». « On a perdu de vue c’était quoi, un cèdre, dit-il. On l’utilise d’une façon qui n’est pas dérangeante, mais qui pourrait être vraiment différente, plus diversifiée. »

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