Que serait Noël sans un sapin pour embaumer les demeures, sans cette magie qui lance les festivités une fois ses rameaux garnis de lumières ? Avant de vivre son heure de gloire en habits des Fêtes et de terminer ainsi son parcours, le roi des forêts a eu une longue vie plus modeste en nature. Nous avons suivi son parcours du champ jusqu’à nous.

Publié le 4 déc. 2021
Isabelle Morin
Isabelle Morin La Presse

Larry Downey n’avait pas encore son permis de conduire qu’il manœuvrait déjà des camions et des tracteurs à travers les rangées de conifères s’étalant à perte de vue sur la terre de son père.

Dix ans plus tôt, son oncle changeait le sort des générations à venir en décelant une occasion d’affaires dans les sapins de Noël. Ce dernier, alors immigrant aux États-Unis, achetait des conifères en Ontario pour les revendre à New York. Ses frères ont emboîté le pas dans les années suivantes, avant d’acheter des terres au Québec et d’y planter leurs propres arbres.

Des décennies plus tard, l’histoire se répète. Deux des trois enfants de Larry Downey, maintenant adultes, sont engagés dans l’entreprise familiale qui s’étire sur 300 acres sur les vallons de Hatley, en Estrie.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Les trois enfants de Larry Downey (à droite) ont grandi dans la sapinière. Jusqu’à l’âge de 12 ans, ils devaient sarcler deux heures par jour avant d’être autorisés à jouer. Ils se sont éventuellement joints à l’entreprise familiale. Jimmy Downey, 30 ans (à gauche), a étudié en agronomie et assure une relève à plein temps.

Avec sa femme Marlène, l’ancien informaticien rachetait l’une des terres du patriarche en 1993, et en louait d’autres pour y planter ses premières pousses de conifères. Au fil des années, des activités comme la confection de couronnes de sapinage et l’autocueillette pour le grand public se sont ajoutées à la culture des sapins.

« Noël, pour nous, c’est la période de l’année où l’on peut enfin se reposer ! », lance Larry Downey. Car avant d’y arriver, le travail ne manque pas. « Les journées commencent tôt et on ne sait pas quand elles se terminent, ajoute-t-il. C’est du travail tous les jours à partir de la fin octobre. » Mais bien avant, et tout au long de l’année, la sapinière aura fait l’objet de soins ininterrompus.

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Marlène Downey parmi les nombreuses couronnes de Noël fabriquées sur place

Culture de sapins 101

La sapinière Downey est à la fois pépinière et sapinière puisqu’elle travaille à partir de semences, contrairement à la majorité des producteurs qui démarrent leur culture avec des plants. Elle embauche trois personnes toute l’année. Ce chiffre triple au printemps, au moment de la plantation et de la vente de jeunes plants à d’autres producteurs. Jusqu’à 30 travailleurs étrangers s’ajoutent en période de pointe.

Au bout de cinq ans, les jeunes plants sont prêts à être vendus ou transplantés au champ, où ils passeront encore huit ans en sapinière.

Au total, 13 années auront été nécessaires pour produire un arbre de huit pieds, soit la hauteur d’un arbre de taille moyenne.

Les étapes de la vie d’un sapin

  • Les semences sont mises en terre dans des plates-bandes. La première année, elles ne pousseront que de un ou deux centimètres et doubleront leur taille dans les trois années suivantes.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Les semences sont mises en terre dans des plates-bandes. La première année, elles ne pousseront que de un ou deux centimètres et doubleront leur taille dans les trois années suivantes.

  • Après trois ans, les pousses mesurent environ 8 cm et peuvent être transférées dans la pépinière au printemps. Elles mettront deux autres années à atteindre la taille d’environ 40 cm qui leur permet d’être replantées au champ ou d’être vendues à d’autres sapinières.

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    Après trois ans, les pousses mesurent environ 8 cm et peuvent être transférées dans la pépinière au printemps. Elles mettront deux autres années à atteindre la taille d’environ 40 cm qui leur permet d’être replantées au champ ou d’être vendues à d’autres sapinières.

  • Une fois les bourgeons éclos, les arbres sont taillés pour garder une forme parfaitement conique. Le processus, qui dure tout l’été, assure une bonne pousse et un port garni. Afin de limiter la compétition avec d’autres végétaux, on tond les rangs deux fois durant la belle saison. En août, l’inventaire est fait. Les arbres sont classés par catégorie en fonction de leur forme et de leur densité : un ruban bleu indique une « qualité no 1 » ; un rouge, la qualité supérieure.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Une fois les bourgeons éclos, les arbres sont taillés pour garder une forme parfaitement conique. Le processus, qui dure tout l’été, assure une bonne pousse et un port garni. Afin de limiter la compétition avec d’autres végétaux, on tond les rangs deux fois durant la belle saison. En août, l’inventaire est fait. Les arbres sont classés par catégorie en fonction de leur forme et de leur densité : un ruban bleu indique une « qualité n1 » ; un rouge, la qualité supérieure.

  • La sapinière passe en vitesse supérieure au mois d’octobre pour le sprint de fin d’année. La saison débute avec la coupe de branches dans le bas des sapins. Les rameaux les plus longs servent à confectionner des couronnes.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    La sapinière passe en vitesse supérieure au mois d’octobre pour le sprint de fin d’année. La saison débute avec la coupe de branches dans le bas des sapins. Les rameaux les plus longs servent à confectionner des couronnes.

  • La coupe des conifères arrivés à maturité a lieu dans un échéancier de une à deux semaines et doit être réalisée avant la mi-novembre, avant que le gel ou la neige ne nuisent à la coupe et ne fassent craquer les arbres. C’est au moment de la coupe que l’odeur se révèle, principalement celle du sapin baumier ou Fraser, les deux essences utilisées traditionnellement. La sapinière expérimente, à petite échelle, avec d’autres variétés depuis quelques années, dont des arbres de Corée au parfum citronné.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    La coupe des conifères arrivés à maturité a lieu dans un échéancier de une à deux semaines et doit être réalisée avant la mi-novembre, avant que le gel ou la neige ne nuisent à la coupe et ne fassent craquer les arbres. C’est au moment de la coupe que l’odeur se révèle, principalement celle du sapin baumier ou Fraser, les deux essences utilisées traditionnellement. La sapinière expérimente, à petite échelle, avec d’autres variétés depuis quelques années, dont des arbres de Corée au parfum citronné.

  • Les sapins sont emballés au champ au moyen d’une emballeuse artisanale fabriquée par le propriétaire.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Les sapins sont emballés au champ au moyen d’une emballeuse artisanale fabriquée par le propriétaire.

  • Les sapins sont transportés dans la cour ombragée, à l’abri du vent. De là, ils seront exportés aux États-Unis et dans les provinces de l’Ouest canadien, ou vendus à des jardineries locales. Quelque 25 000 arbres sont ainsi récoltés par année et migrent en fonction des ventes à partir de la mi-novembre jusqu’au début de décembre. Et tout autant seront replantés l’année suivante.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Les sapins sont transportés dans la cour ombragée, à l’abri du vent. De là, ils seront exportés aux États-Unis et dans les provinces de l’Ouest canadien, ou vendus à des jardineries locales. Quelque 25 000 arbres sont ainsi récoltés par année et migrent en fonction des ventes à partir de la mi-novembre jusqu’au début de décembre. Et tout autant seront replantés l’année suivante.

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Les aléas du métier

Les temps ont changé depuis que son père plantait des arbres, constate Larry Downey, et même depuis que son fils, Jimmy Downey, agronome spécialisé dans les pathologies des plantes, s’est joint à l’équipe en injectant de nouvelles idées et des pratiques axées sur l’agriculture biologique. L’épandage d’herbicide, parfois nécessaire, est aujourd’hui limité par l’ajout de couvre-sols comme l’avoine d’automne, la moutarde ou l’ivraie, autant d’herbes qu’on s’acharnait autrefois à sarcler. Depuis, le sol s’est enrichi de 1 à 1,5 % de matière organique par année.

« C’est une récolte longue qui exige beaucoup d’entretien et d’équipement agricole. Il faut être patient et il faut être résistant aux incertitudes. Certaines années sont plus difficiles que d’autres », convient Larry Downey.

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Mère Nature nous fait des coups bas. On n’est pas capitaines, et de moins en moins avec le réchauffement climatique.

Larry Downey, copropriétaire de la Sapinière Downey

Certains arbres ne se rendront jamais à maturité. En 2020, au début du mois de mai, un temps particulièrement chaud et l’absence de pluie ont provoqué des pertes de 30 % de nouveaux plants. « Et je suis chanceux, pour certains, c’était 50 %, dit-il, philosophe. C’est ça, l’agriculture. Sur cinq ans, on a trois bonnes années, une moyenne et une mauvaise. Il faut s’attendre à perdre de l’argent une année sur cinq. »

Trop longtemps, les arbres ont été vendus à prix trop bas, selon lui. Le prix augmente maintenant de 10 à 15 % par année pour rétablir la valeur du produit, et parce qu’il se fait plus rare. L’ensemble de ces facteurs a découragé plusieurs producteurs, tandis que beaucoup ont pris leur retraite.

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L’avenir du sapin de Noël

« La demande est à la hausse. Et on sent que les consommateurs ont le désir de revenir aux traditions et d’encourager le local, et encore plus depuis la pandémie », constate Larry Downey. Il n’échangerait jamais ce métier qui lui permet d’être libre et au grand air, insiste-t-il en déplorant que la valeur des métiers agricoles se soit perdue. « Heureusement, ça revient. »

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Des sapins fraîchement coupés prêts à être distribués.

Chaque année, au moment de la coupe, l’agriculteur laisse aller les sapins dont il s’est occupé pendant des années avec un pincement au cœur. « La première journée, je vois mes beaux arbres tomber, et ça me prend une couple d’heures à m’en remettre. Mais on ne peut pas tout garder. » Il se console à l’idée d’en replanter d’autres au printemps suivant et de contribuer à la magie de Noël, toujours aussi vive chez les Downey qui, comme chaque année, se réuniront dans la sapinière le 24 décembre, en famille élargie. Le plus jeune aura l’honneur de couper le sapin qui trônera au cœur de la fête. La tradition se poursuit.

Cueillir son sapin soi-même

La sapinière Downey est ouverte à l’autocueillette depuis 15 ans. « La première année, on a vendu 27 sapins. Maintenant, c’est 1200 ! Je n’ai plus le temps de me bercer ! », dit son propriétaire en riant. Des scies manuelles sont fournies aux visiteurs qui peuvent se balader dans la plantation et y pique-niquer avant de choisir leur sapin et de le couper à l’ancienne. L’autocueillette a lieu tout le mois de décembre jusqu’à Noël, sur rendez-vous, la semaine.

Consultez le site web de la Sapinière Downey

Choisir et conserver son sapin

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Un sapin naturel est normalement vendu déballé, ce qui permet de voir son port et son état. Les branches devraient être égales et bien fournies, avec des épines d’un vert vibrant. S’il est pâlot, que ses aiguilles cassent ou qu’il a des blessures au tronc, passez au suivant. « Oubliez les recettes de sucre et d’aspirine qui risquent de boucher les pores qui irriguent l’arbre », dit Larry Downey en conseillant de couper un centimètre à la base du tronc au moment de l’achat pour retirer le bouchon de sève qui s’est formé et qui empêche l’arbre de s’abreuver. Un arbre de 2 m boit de 1 à 2 L d’eau par jour. Pour en profiter longtemps, on peut acheter son sapin dès la fin de novembre et le laisser à l’abri du soleil et du vent dans une chaudière d’eau, jusqu’au moment de le rentrer à l’intérieur à la mi-décembre. Après les Fêtes, on peut le renvoyer à l’extérieur, où il gardera sa couleur jusqu’au printemps, ou encore, le mettre au recyclage. La plupart des municipalités en font la cueillette pour en faire du paillis.

En chiffres

68 %

Plus des deux tiers de la production canadienne de sapins se font au Québec, qui est aussi le plus grand exportateur du pays.

136

Nombre de producteurs établis en Estrie, pour une superficie totale de 5838 hectares. L’Estrie est la capitale de la production de sapins au Québec.

1,77 million

Nombre de sapins québécois exportés en 2020

98 %

La quasi-totalité des sapins exportés sont destinés au marché américain. D’autres se retrouvent aussi loin qu’aux Bahamas, aux Bermudes, au Venezuela ou à Aruba.

Source : MAPAQ