Arrivés discrètement cet été, ils étaient un ou deux, ici et là, à se promener sur les grandes feuilles de canna ou encore dans les lilas. Au cours des semaines, leur nombre a grossi. Des escargots de cette taille dans le jardin, je n'en avais jamais vus. Des petites bêtes de 2,5 cm, suffisamment volumineuses d'ailleurs pour susciter l'excitation de mes papilles gustatives.

Pierre Gingras LA PRESSE

En septembre, ils étaient une armée. En l'espace d'une quinzaine de minutes, je pouvais en trouver 20 ou 30. Au point où la présence de l'intrus a commencé à m'intriguer et même à susciter des inquiétudes. Quand on sait les dommages que certaines espèces exotiques peuvent causer chez nous, il y a de quoi s'interroger. Après tout, la moule zébrée est aussi membre de la même famille.

Le hic, c'est que personne dans mon entourage, notamment le personnel des centres de jardin que je fréquente à l'occasion, n'avait entendu parler du joli gastéropode. Même les recherches sur l'internet sont restées limitées si ce n'est que j'ai pu mettre un nom sur le visiteur: l'escargot des bois (Cepeae nemoralis).

Fait étonnant, un des premiers documents scientifiques sur la présence de cette espèce au Canada a été publié sur le web il y a moins d'un an, en février 2010, par Aydin Örstan, un chercheur américain du Carnegie Museum of Natural History qui tient d'ailleurs un site internet fort intéressant sur les gastéropodes (www.snailstales.blogspot.com). M. Örstan y signale la présence de Cepeae nemoralis dans la région de Rigaud. Faute d'avoir d'autres données sur le Québec, le chercheur m'a référé à un collègue du Centre d'histoire naturelle de Bishop's Mill, Ontario, Frederick Schueler (il a apprécié la bête au beurre à l'ail, dit-il) qui m'a finalement mis en contact avec une experte québécoise des mollusques et des escargots, la biologiste-conseil Isabelle Picard. Curieux retour des choses.

«Je vous rassure tout de suite, cet escargot est inoffensif pour notre flore et notre faune locales, même pour nos espèces de gastéropodes, fait valoir la scientifique de Sherbrooke. Il se nourrit surtout d'espèces végétales des champs, là où les escargots québécois sont habituellement absents. Et les plantes qu'il apprécie sont aussi d'origine étrangère. Tout semble indiquer que Cepeae nemoralis est présent dans la région de Montréal depuis une douzaine d'années et ailleurs au Québec. Mais sa progression sur le territoire semble plutôt limitée.» Selon des données européennes, il peut toutefois parcourir jusqu'à 3 km par année.

Très répandu en Europe

L'escargot des bois est omniprésent dans une foule de pays européens, du sud de la Scandinavie à la péninsule ibérique en passant par l'Irlande, l'Angleterre, la France, la Pologne et la Croatie. En France, il est l'objet de commerce pour les amateurs de vivariums. On sait par ailleurs qu'il a été introduit pour la première fois en Amérique du Nord en 1857 dans le New Jersey. Curieusement, même si l'animal a aussi été implanté dans d'autres États par la suite, on ne sait pas grand chose de sa dispersion chez l'Oncle Sam. Bien qu'il se mange au même titre que les grosses espèces d'élevage européennes, il n'est habituellement pas consommé et tout laisse croire que sa présence est accidentelle. Les chercheurs contactés par La Presse estiment que certains amateurs séduits par la beauté et la disparité des coloris de la coquille ont pu aussi l'aider à voyager clandestinement.

Dotée de trois ou quatre traits circulaires foncés, la coquille est de couleur brune, beige, jaune et même rosâtre.

L'espèce a été l'objet de plusieurs études dans le domaine de la génétique car les motifs variés de sa coquille sont programmées par un nombre très limité de gènes.

L'escargot des bois peut vivre dans divers milieux, autant ouvert que forestier, et une bonne partie de sa nourriture est composée de plantes mortes. Il entre en dormance pour hiverner.

L'animal est hermaphrodite mais a besoin d'un congénère pour se reproduire. En Europe, il peut se reproduire deux fois par année avec une moyenne globale de 33 jeunes viables. Les oeufs sont déposés dans une petite dépression creusée dans le sol et recouverte de terre après la ponte. On sait par ailleurs que lorsque la densité de la population augmente dans un secteur donné, le taux de reproduction diminue.

En territoire européen, le principal prédateur de l'escargot des bois est la grive musicienne mais il n'est pas dédaigné par le corbeau freux, les souris, les rats et même les lapins.

L'escargot des Vikings

Si l'escargot des bois semble heureux dans mon jardin, il n'est pas le seul escargot européen à avoir immigré en Amérique du Nord et au Québec, raconte Isabelle Picard. (Incidemment, la chercheure indique que la grande majorité des limaces rencontrées dans nos platebandes sont des espèces introduites.)

Par exemple, l'escargot des jardins est actuellement présent à plusieurs endroits au Québec et parfois même en compagnie de l'escargot des bois. Inoffensive, elle aussi, l'espèce est presque identique à celle des bois qui se distingue uniquement, du moins pour le néophyte, par un cercle brun foncé sur le pourtour de l'ouverture.

Mais l'aventure de Cepeae hortensis, de son nom scientifique, est pour le moins inusitée. Cet escargot était déjà présent en terre québécoise quand Jacques Cartier y a mis les pieds pour la première fois. Il semble en effet que son introduction remonte au temps des Vikings.

Ces peuples nordiques transportaient fréquemment avec eux l'escargot des jardins lors de leurs périples en mer. L'animal peut vivre durant des mois en dormance, assurant ainsi au besoin un approvisionnement en nourriture aux marins. Ce qui expliquerait la présence de la bête à certains endroits de la côte du nord-est des États-Unis. Isabelle Picard en a même découvert une petite population dans une baie de la Côte-Nord, un endroit qui était probablement très propice à l'accostage d'un bateau d'époque, dit-elle.

Mais qu'ils soient escargots de jardin ou des bois, comme moi, vous serez probablement séduit lors de votre première rencontre. Vous verrez, ils ressemblent à des petits bijoux de couleur qu'on aurait accrochés aux feuilles ou aux branches. Et pour les plus audacieux ...ils sont comestibles.