Si la Russie envahit l’Ukraine, quels seront ses capacités et ses objectifs ? Des groupes de réflexion se sont livrés à des simulations militaires. Voici leurs principales conclusions.

Publié le 31 janvier
Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Conquérir ou occuper

Dans un débat organisé récemment par l’Atlantic Council, un ancien ministre de la Défense de l’Ukraine, Andrii Zagorodniuk, a affirmé que la Russie n’a pas encore assez de troupes aux frontières de l’Ukraine pour que l’invasion ait lieu « dans les prochains jours ». « On parle de plusieurs semaines, ils n’ont presque pas d’hôpitaux militaires, par exemple », a dit M. Zagorodniuk, qui était en poste en 2019-2020.

Mais Tyson Wetzel, lieutenant-colonel de l’armée de l’air américaine, estime que si l’objectif est de conquérir rapidement du territoire puis de négocier une nouvelle frontière dans l’est de l’Ukraine, sans occuper tout le territoire ukrainien conquis, les forces russes actuelles suffisent. « Ça pourrait être une manière d’annexer formellement le Donbass », dit Ben Connable, politologue du groupe de réflexion RAND qui a dirigé en 2020 une évaluation des capacités militaires russes à l’étranger.

Ce rapport de RAND décrivait justement un scénario d’invasion de l’est de l’Ukraine jusqu’à la ville de Kharkiv. Le Donbass est une région de l’Ukraine qui échappe partiellement depuis 2014 au gouvernement de Kiev grâce à l’appui militaire russe.

L’aile droite biélorusse

Une autre possibilité serait d’encercler Kiev en profitant de manœuvres militaires russes en Biélorussie prévues entre le 10 et le 20 février. « Ça pourrait encore là être une monnaie d’échange, a dit mardi le lieutenant-colonel Wetzel. L’armée biélorusse pourrait protéger le flanc droit des troupes russes. Une attaque sur Kiev pourrait aussi être une diversion obligeant l’Ukraine à dégarnir le front de l’Est. »

Couper le Dniepr

En 2014, les Russes avaient tenté sans succès de prendre la ville de Marioupol, située juste au sud du Donbass. Cette fois, ils pourraient tenter de relier la Russie et la Crimée en envahissant le sud-est de l’Ukraine jusqu’au fleuve Dniepr. « Ça simplifierait la logistique russe dans la région, a observé mardi le lieutenant-colonel Wetzel. Le seul problème, c’est qu’il faudrait idéalement avoir un débarquement amphibie à l’ouest de Marioupol, et que pour le moment, il n’y a dans la région que six navires de transport de troupes avec une capacité totale de 2100 soldats. Ce n’est pas assez. »

Un rapport de décembre de l’Institute for the Study of War (ISW) relevait que la conquête du sud-est de l’Ukraine pourrait bloquer le commerce sur le Dniepr, qui est vital pour l’économie ukrainienne. Une invasion du sud-est de l’Ukraine s’arrêterait probablement au sud de la ville de Zaporijjia, selon les participants au débat de l’Atlantic Council et le rapport de l’ISW.

Surprise

Contrairement à ses collègues, Olesya Tkacheva, une politologue de l’Université libre flamande de Bruxelles qui a publié en 2017 pour RAND une analyse de la performance militaire russe en Ukraine en 2014, estime que l’attaque ne surviendra pas maintenant ou en février, parce que la doctrine militaire russe privilégie la surprise.

« Ça aurait pu être en septembre ou au début de janvier, mais pas maintenant, parce que tout le monde s’y attend. » L’analyse de RAND de 2017 estimait que l’invasion de la Crimée avait été un succès, mais pas celle du Donbass parce que les objectifs, notamment la conquête de Marioupol, n’avaient pas été atteints.

Lien avec la Transnistrie

Une option encore plus ambitieuse serait d’occuper tout le littoral ukrainien pour établir un pont entre la Russie et la Transnistrie, une région de la Moldavie qui échappe au pouvoir du gouvernement, tout comme le Donbass. « Il y a en Transnistrie des troupes russes qui pourraient attaquer vers l’est », a observé Michael Kofman, du groupe de réflexion CNA (qui exploite le Centre d’analyses navales de la marine américaine), à la conférence de l’Atlantic Council.

Le problème serait alors de conquérir Odessa, mais M. Connable pense qu’il pourrait suffire d’affamer Odessa jusqu’à ce que l’Ukraine accepte le fait accompli. Mme Tkacheva estime qu’une invasion excédant l’est de l’Ukraine serait difficile à justifier au public russe, parce que celle du Donbass était basée sur la défense des 500 000 détenteurs d’un passeport russe de la région.

Les Jeux olympiques

En 2008, la Russie avait envahi la Géorgie au petit matin le 8 août, le jour de l’ouverture des JO de Pékin. Les deuxièmes Jeux de Pékin s’ouvrent le vendredi 4 février. En décembre, un rapport de l’analyste militaire du groupe de réflexion Heritage Foundation a avancé que l’ouverture des JO pourrait à nouveau être exploitée pour diminuer l’attention médiatique sur les actions russes.

« Je ne pense pas que la Russie veuille se cacher derrière les JO comme en 2008, d’autant plus que la Chine est un allié encore plus précieux maintenant et qu’une telle diversion serait malvenue », dit M. Connable.

Une version précédente de ce texte plaçait erronément la ville de Zaporijjia et le fleuve Dniepr dans le sud-ouest de l'Ukraine. Nos excuses.