Une vidéo virale. Une fausse rumeur de complot diffusée en ligne. Dans un pays qui se relève d'une guerre civile, c'est bien suffisant pour mettre le feu aux poudres. Et pour transformer Facebook en arme dévastatrice.

Mis à jour le 17 janv. 2019
ISABELLE HACHEY LA PRESSE

CHAPITRE 1 : La collision de deux mondes

AMPARA, Sri Lanka - C'était une gargote comme mille autres au Sri Lanka. Pour quelques roupies, le Cassim servait samosas et currys à ses clients d'Ampara, petite ville de l'est du pays où les touristes passent sans s'arrêter, en route vers les plages et les réserves d'éléphants qu'offre en abondance la perle pacifiée de l'océan Indien.

C'était une gargote comme mille autres, ouverte sur la rue grouillante de tuk-tuks, sauf pour un détail : ce banal boui-boui était au coeur d'un grand complot musulman visant à éradiquer la majorité cinghalaise bouddhiste du Sri Lanka.

Dans l'univers parallèle de Facebook, à tout le moins.

Le 26 février 2018, à 22 h 30, ce monde fantasmagorique, tordu et paranoïaque est entré en collision avec le monde réel. L'onde de choc s'est répercutée pendant plusieurs jours de haine et de destruction. Et les blessures infligées à la société srilankaise sont malheureusement loin d'être virtuelles.

En Occident, la désinformation colportée sur Facebook divise les sociétés et attise la méfiance, voire la haine de l'autre. Elle a même des répercussions sur le cours d'élections. Dans les régions troublées du monde, la propagation de fausses nouvelles peut avoir des conséquences encore plus désastreuses.

Dans ces pays fragiles où Facebook est en pleine expansion, la plateforme se transforme parfois en machine à tuer.

« Ils arrivent ! Fuyez ! »

Au Sri Lanka, tout a commencé avec une fausse nouvelle publiée le 25 février 2018 sur Facebook. La police, prétendait-on, avait saisi 23 000 « pilules stérilisantes », censées provoquer l'infertilité permanente chez les hommes, dans une pharmacie d'Ampara. Une troublante question accompagnait la photo de la prétendue saisie policière : « Qui veut stériliser les Cinghalais ? »

Pour des milliers d'utilisateurs de Facebook régulièrement exposés à ce genre de publications toxiques, la réponse était évidente : les musulmans.

Qu'importe si le complot était invraisemblable. La rumeur a grossi à la vitesse - exponentielle - des partages sur le réseau social.

Le lendemain, peu après 22 h 30, un serveur du Cassim s'est présenté en panique à la mosquée de la ville. Des clients cinghalais venaient de saccager le restaurant, convaincus d'avoir trouvé des traces de pilules stérilisantes dans leurs plats. Ils avaient mis le feu.

Ils étaient enragés.

Le gardien de la mosquée, Abdul Fareed Abdul Farhan, a offert une chambre au serveur affolé. Ce soir-là, une douzaine de voyageurs musulmans, de passage à Ampara, étaient hébergés à la mosquée. Ils se croyaient à l'abri. Ils avaient tort.

À 23 h 30, Abdul a reçu l'appel d'un ami : « Ils arrivent ! Fuyez ! »

Abdul n'a pas eu le temps de réveiller le vieil imam. Il était trop tard ; la foule en colère était déjà au bout de la rue.

Abdul et les autres se sont barricadés dans la mosquée, terrifiés. Les verrous n'ont pas résisté aux assauts des émeutiers. « Certains étaient armés de barres de fer. Celui qui m'a battu enseignait à l'école du coin », raconte Abdul. Pendant cinq heures, des hommes ont pillé, détruit, brûlé.

Au petit matin, la mosquée d'Ampara était dévastée.

Et ce n'était qu'un début.

La bougie d'allumage

Juste avant de tout casser, au Cassim, un client avait pris à partie son propriétaire musulman, Farsith. Il avait filmé l'interrogatoire avec son téléphone cellulaire. « Tu as mis des pilules stérilisantes [dans la nourriture], n'est-ce pas ? Hé, tu en as mis ? Tu en as mis ? », lui répétait-il en cinghalais.

Parlant tamoul, Farsith n'y comprenait rien, mais percevait le ton hargneux, la tension dans l'air. Il avait d'abord fait mine d'ignorer son client, mais ce dernier insistait rageusement. « Je ne sais pas... oui, j'en ai mis... », avait-il fini par répondre dans un cinghalais approximatif, espérant s'en débarrasser.

Diffusé sur Facebook, cet « aveu » est aussitôt devenu viral. Il a servi de bougie d'allumage à une flambée de violence rarement vue depuis la fin de la guerre civile au Sri Lanka, en 2009. Pendant une semaine d'émeutes, des centaines de maisons et de commerces musulmans ont été pillés et brûlés.

Pour calmer le jeu, le gouvernement a déclaré l'état d'urgence - le tout premier depuis la fin du conflit. Et il a temporairement bloqué Facebook, qu'il tient en partie responsable du désastre.

Obsédé par sa croissance, le réseau social s'est introduit au Sri Lanka avec la délicatesse d'un éléphant dans un magasin de porcelaine, en ignorant au passage tous les appels à la prudence. Il a fallu des émeutes pour que l'entreprise de Silicon Valley réalise que le Sri Lanka n'était pas qu'un simple marché à prendre.

C'était aussi une société à protéger.

La haine sans frontières

Il n'y a pas que le Sri Lanka. Depuis un an, la haine diffusée en ligne s'est échappée du monde virtuel pour exploser au visage de plusieurs pays. Les manchettes se succèdent à un rythme effarant : une douzaine de musulmans massacrés au Nigeria ; deux jeunes battus à mort au Mexique ; au moins 25 hommes lynchés en Inde...

Partout sur la planète, des innocents sont pris pour des empoisonneurs, des ravisseurs d'enfants, des voleurs d'organes. Ils sont les victimes bien réelles des « fake news » propagées sur Facebook.

En Birmanie, Facebook a joué un « rôle déterminant » dans la crise qui a mené au nettoyage ethnique des musulmans rohingya, a conclu, en mars, une mission des Nations unies. « Je crains que Facebook ne se soit transformé en bête », a laissé tomber le rapporteur spécial de l'ONU pour les droits de la personne, Yanghee Lee.

Une fois la bête lâchée, impossible de la maîtriser. Au Sri Lanka, d'éminents experts ont défilé devant les caméras pour expliquer qu'aucun médicament ne causait l'infertilité permanente. Le ministre de la Santé a lui-même nié les rumeurs. Une enquête a conclu que ce que les clients du Cassim avaient cru être des pilules n'était en réalité que de la... farine, destinée à épaissir le curry.

Rien n'y a fait. Devant l'influence écrasante de Facebook, source première d'information pour 6 millions de Srilankais, les appels à la raison des autorités locales n'étaient pas de taille.

Ce n'était pas la première fois que l'entreprise américaine était accusée de semer le chaos dans un pays tourmenté. Sept ans plus tôt, à des milliers de kilomètres du Sri Lanka, le réseau social avait même contribué à faire la révolution. Puis à la défaire...

SRI LANKA

21 millions d'habitants

Cinghalais (bouddhistes) : 75 %

Tamouls (hindous) : 11 %

Maures (musulmans) : 9 %

La plupart des Srilankais de confession musulmane parlent le tamoul. On les distingue toutefois des Tamouls du nord du pays, de religion hindoue. Les Cinghalais sont bouddhistes.

CHAPITRE 2 : La révolution inachevée

Longtemps, tout a semblé réussir à Mark Zuckerberg. Depuis deux ans, son étoile pâlit à vue d'oeil. Entre les trolls russes traficoteurs d'élections et la fuite massive de données personnelles d'utilisateurs, le cofondateur et PDG de Facebook se démène comme un diable pour colmater les brèches.

Photo Natalie Soysa, collaboration spéciale

La mosquée d'Ampara a été prise pour cible par des émeutiers cinghalais, certains armés de barres de fer. Pendant cinq heures, des hommes ont pillé, détruit, brûlé, laissant au petit matin le lieu de culte dévasté.

Le réseau social compte 2,27 milliards d'utilisateurs partout dans le monde. Parmi eux, des centaines de millions vivent dans des pays où couvent de profondes tensions. Ce qu'ils trouvent sur leur fil de nouvelles a le potentiel de tout faire exploser.

« Bill Gates a dit que le succès était mauvais professeur. Je crois que Facebook a eu trop de succès », estime Wael Ghonim.

La révolution Facebook

Cet ancien dissident égyptien sait de quoi il parle. Il a cru au potentiel libérateur de Facebook. Il avait toutes les raisons d'y croire.

C'était en janvier 2011. Les premiers germes du Printemps arabe avaient poussé en Tunisie. Un vent de changement soufflait sur la région. Tout semblait possible. Alors, Wael Ghonim a créé un événement sur sa page Facebook.

Un appel, en ligne, à la révolution.

Le jour dit, des centaines de milliers d'Égyptiens sont descendus dans les rues du Caire. Une bonne partie d'entre eux répondaient à l'appel de Wael Ghonim. Huit jours plus tard, la dictature de Hosni Moubarak s'écroulait comme un château de cartes.

On l'a baptisée la « révolution Facebook ». Wael Ghonim en était le symbole. À 30 ans, ce responsable marketing de Google pour le monde arabe représentait parfaitement la nouvelle génération d'internautes mobilisés grâce aux réseaux sociaux.

« Facebook a assurément joué un grand rôle pour informer, organiser et donner au peuple une voix qui n'existait pas dans les médias traditionnels, explique-t-il. Nous l'avons utilisé comme un outil. Et c'était un outil très efficace. »

Sauf que cela n'était que cela : un outil de communication. Rien de plus.

« J'étais un optimiste et je pensais que la technologie nous libérait. En rétrospective, je trouve que j'ai été très naïf, parce que, au bout du compte, la technologie n'est qu'un outil. »

Wael Ghonim a fini par comprendre que Facebook n'était pas là pour rendre le monde meilleur, « plus ouvert et plus connecté », comme le proclamait Mark Zuckerberg depuis qu'il avait créé la plateforme, dans un dortoir de l'Université Harvard, en 2004.

En réalité, l'entreprise américaine ne faisait pas de discrimination : elle offrait à tous la capacité de mobiliser les foules, que ce soit pour s'insurger contre une dictature... ou pour lancer une attaque contre ses propres voisins.

Tabloïd sur stéroïdes

Facebook a un problème structurel pratiquement insoluble : son fameux algorithme, conçu pour étirer au maximum le temps que passe chaque utilisateur sur le site.

L'algorithme pousse les contenus qui gagnent le plus d'attention, peu importe ce qu'ils racontent. « C'est une sorte de tabloïd sur les stéroïdes », résume Wael Ghonim.

Les contenus qui suscitent des émotions négatives, comme la peur et la colère, font réagir davantage, ont montré les études. C'est pour cela qu'ils prolifèrent sur Facebook.

« L'algorithme récompense les contenus polarisants et sensationnels, dit Wael Ghonim. Ce système permet à des exploiteurs de manipuler les gens et de tordre leur perception de la réalité. »

Facebook a fait son mea-culpa. « Nous sommes une entreprise très différente aujourd'hui qu'en 2016 ou même qu'il y a un an. Nous avons fondamentalement modifié notre ADN pour nous concentrer davantage sur la prévention des dommages dans tous nos services », a plaidé Mark Zuckerberg sur sa page Facebook, le 28 décembre.

Malgré les 30 000 personnes qui travaillent désormais à améliorer la sécurité du site, le problème reste toutefois entier : pour continuer à faire des profits, l'entreprise américaine doit attirer toujours plus d'utilisateurs, dans des marchés de plus en plus éloignés de sa confortable réalité. Et il doit les convaincre de rester le plus longtemps possible sur son site.

En d'autres termes, le géant bleu doit sa croissance au succès d'un algorithme dont il ne peut plus se passer.

Instrument de haine

En Égypte, les centaines de milliers de voix qui s'étaient unies pour faire tomber la dictature sont devenues de plus en plus discordantes. Des Égyptiens rêvaient de démocratie. D'autres réclamaient l'établissement d'un État islamique. Sans être responsable de ces dissensions, Facebook en était le porte-voix.

Le formidable outil qui avait uni le peuple était en train de le déchirer avec tout autant de force.

Le fossé s'est élargi. Le clivage s'est cristallisé. Et la révolution Facebook a sombré dans un maelström de statuts hargneux et de fausses nouvelles.

En mauvaises mains, l'outil Facebook peut faire des ravages, constate aujourd'hui Wael Ghonim. Après le faux scandale des pilules stérilisantes, fin février au Sri Lanka, c'est exactement ce qui était sur le point de se produire, encore une fois.

CHAPITRE 3 : La mort au temps des réseaux sociaux

DIGANA, Sri Lanka - Ils sont arrivés par autobus entiers.

Photo DYLAN MARTINEZ, REUTERS

Wael Ghonim s'adresse à la foule massée sur la place Tahrir au Caire, le 8 février 2011.

Terré dans sa maison, Abdul Basith les filme avec son téléphone portable. Le jeune étudiant en journalisme décrit la scène alors que les casseurs s'en prennent aux maisons voisines, dans la rue principale de Digana, petite ville du centre du Sri Lanka.

Sur la courte vidéo, les images se bousculent. On y voit des hommes défiler dans la rue. Certains sont masqués, d'autres armés de bâtons. Soudain, la voix d'Abdul se brise : « Je suis à la maison... Ils ont mis le feu... Ma maison brûle... S'il vous plaît, aidez-moi ! »

La vidéo coupe. Comme une bouteille à la mer, Abdul la diffuse dans un groupe WhatsApp, un système de messagerie instantanée appartenant à Facebook.

Le feu se propage à une vitesse folle. Bloqués au rez-de-chaussée, Fathima et Raheem Samsudeen, les parents d'Abdul, croient leur dernière heure arrivée. Ils se donnent la main et prient avant de se jeter dans le feu, en espérant atteindre la sortie.

Blessés, mais vivants, ils s'enfuient sur une colline.

De là-haut, ils aperçoivent un autre de leurs fils, Fayaz, qui tente de sauver Abdul. Il grimpe sur le toit, qui s'écroule sous son poids. Il émerge du brasier, véritable torche humaine, et roule sur lui-même pour éteindre les flammes. Avant qu'on ne l'amène à l'hôpital, Fayaz supplie les policiers d'aider son frère, coincé à l'intérieur.

Les policiers le rassurent ; ils s'occupent d'Abdul.

Raheem Samsudeen pousse un soupir de soulagement lorsque la nouvelle parvient jusqu'à lui. Du haut de la colline, le vieil homme regarde sa maison brûler. Il a perdu le labeur d'une vie mais, croit-il, ses fils sont sauvés.

L'agitateur

Amith Weerasinghe nous reçoit avec des gâteaux et du thé sucré dans sa maison aux murs violets de Digana. Le décor tranche avec le discours dur et paranoïaque du Cinghalais de 28 ans, convaincu que les musulmans - qui forment 9 % de la population - sont sur le point de « prendre le contrôle du pays ».

En entrevue, Amith parle de complot pour stériliser les Cinghalais, de mineures bouddhistes forcées de se marier et de se convertir à l'islam, de la nécessité d'instaurer une régulation des naissances au Sri Lanka.

Les derniers mois passés derrière les barreaux n'ont pas refroidi cet extrémiste, accusé d'avoir fomenté les émeutes antimusulmanes de mars 2018 dans la région. Il nie y être pour quoi que ce soit. « Je ne suis qu'un pion. »

Amith a pourtant laissé des traces, beaucoup de traces, sur Facebook. Le 3 mars, il a invité ses abonnés à venir manifester leur colère après la mort d'un camionneur cinghalais, battu par de jeunes musulmans dans un violent épisode de rage au volant. Amith y a plutôt vu la preuve du péril musulman.

Ses abonnés ont répondu à l'appel par milliers. Ils sont venus par autobus, officiellement pour assister aux funérailles du camionneur. Ils ont débarqué dans plusieurs villes du district de Kandy, saccageant maisons, commerces et mosquées sur leur passage.

Digana a été parmi les plus touchés. Le 5 mars, vers 15 h, les émeutiers ont attaqué la maison de Raheem Samsudeen à coups de pierres et de cocktails Molotov.

Le lendemain, le vieil homme a envoyé l'un de ses fils, Fazal, pour rapporter ce qui pouvait être récupéré des ruines de la maison. « Ce n'est qu'à ce moment-là que j'ai trouvé mon frère Abdul, étendu sur le plancher de la salle de bains, raconte Fazal. Son corps semblait intact. Je l'ai touché. Il était mort, asphyxié, depuis plus de 20 heures. »

Les semeurs de haine

« C'était un cauchemar », dit Sudarshana Gunawardana, ex-directeur général de l'information au gouvernement, à propos de ces jours de colère et de terreur. « J'ai travaillé de près avec les médias traditionnels. Ils étaient tous d'accord : il ne fallait pas envenimer la situation. Le problème, c'était les médias sociaux. »

« La haine des musulmans n'a pas été amenée par Facebook au Sri Lanka. Ce sont nos semences, mais Facebook est le vent qui les transporte. », explique Harindra Dassanayake, directeur média pour le président.

Parmi ceux qui sèment la haine au Sri Lanka : les moines bouddhistes radicaux. Pratiquement intouchables, malgré leurs discours toxiques, dans ce pays à majorité bouddhiste, ils ont très bien compris comment exploiter les réseaux sociaux pour distiller la haine.

Malgré leurs crânes rasés et leurs robes safran, ces moines n'ont rien à voir avec l'idée que l'on se fait du bouddhisme et de ses préceptes de paix. Ils font partie d'un mouvement en expansion dans cette région du monde. En Birmanie, par exemple, des moines extrémistes ont furieusement attaqué les musulmans rohingya.

Au Sri Lanka, ce sont encore des musulmans qui sont la cible de ces moines radicaux, issus de la majorité cinghalaise. Les attaques ont commencé peu après 2009, quand la révolte des séparatistes tamouls (hindous) a été écrasée par les militaires.

« Ces groupes maîtrisent bien les médias sociaux, observe Raisa Wickrematunga, du Centre pour les politiques alternatives de Colombo. Ils savent comment rendre leurs messages attirants pour une certaine frange de la population. Quand des statuts sont retirés, ils recommencent ailleurs, sur d'autres pages. »

Dans sa maison aux murs violets, Amith Weerasinghe, qui entretient des liens étroits avec ces moines, attend sa sentence. Il risque gros : la police affirme avoir découvert des bouteilles destinées à la fabrication de cocktails Molotov dans ses quartiers.

Cela ne l'empêche pas de se plaindre d'avoir été banni de Facebook. Il estime sa liberté de parole brimée, mais n'abandonne pas. « On m'a bloqué de Facebook, mais je trouverai un autre moyen. »

CHAPITRE 4 : Un géant sourd aux avertissements

COLOMBO, Sri Lanka - « Tuez tous les musulmans. N'épargnez pas même un enfant. »

Photo Natalie Soysa, collaboration spéciale

Fazal Samsudeen montre la page Facebook de son frère cadet, Abdul Basith, victime des violences antimusulmanes ˆ Digana, dans le district de Kandy.

Publié sur Facebook au moment où la minorité musulmane du Sri Lanka était ciblée par des violences, en mars, l'appel au massacre n'est pas passé inaperçu. Le ministre des Communications du Sri Lanka lui-même l'a signalé à Facebook.

« Il a fallu six jours pour avoir une réponse, s'indigne la militante Amalini De Sayrah. Et cette réponse, c'était que le statut n'enfreignait pas les standards de la communauté... »

Dans son petit bureau du Centre pour les politiques alternatives, au coeur de la capitale, Colombo, Amalini De Sayrah était choquée, mais pas surprise. « Cela fait des années que nous faisons parvenir à Facebook nos rapports sur les discours haineux en ligne », explique sa collègue, Raisa Wickrematunga.

Des années que les deux militantes espèrent une réaction, voire un simple accusé de réception. Des années qu'elles se heurtent au silence du géant américain. « Facebook n'a commencé à montrer de l'intérêt pour le Sri Lanka que lorsque le gouvernement a bloqué la plateforme. »

Le 7 mars 2018, au lendemain de la découverte du corps d'Abdul Basith dans les ruines encore fumantes de sa maison, le gouvernement a en effet ordonné à tous les fournisseurs d'internet de bloquer l'accès à Facebook. L'interdiction a été levée au bout de huit jours.

« Il fallait bloquer Facebook pour reprendre le contrôle de la situation. Ça nous a aidés de deux façons : d'abord à freiner la propagation de la violence ; ensuite, à convaincre Facebook de nous prendre enfin au sérieux. », soutien Harindra Dassanayake, directeur des médias pour le président.

Les autorités srilankaises avaient bien tenté de prévenir les représentants de Facebook avant les émeutes. « Nous les avions rencontrés l'automne précédent. Nous leur avions dit : "Si vous ne faites rien, nous nous dirigeons vers un désastre." »

Mais Facebook n'a rien fait, ou si peu.

Dès le lendemain du blocage de la plateforme, de hauts responsables de l'entreprise, venus directement du siège social de Menlo Park, en Californie, ont débarqué à Colombo. « Tout d'un coup, cela devenait important pour eux, alors que cela ne l'était pas six mois plus tôt », ironise Harindra Dassanayake.

Cette fois, Facebook ne pouvait plus ignorer le phénomène. D'autant plus que les cas d'incitation à la violence se multipliaient à un rythme alarmant. Des événements avaient été rapportés en Asie, en Afrique et en Amérique latine.

« L'une des leçons les plus douloureuses que j'ai apprises, c'est que lorsque vous connectez 2 milliards de personnes, vous verrez toute la beauté et toute la laideur de l'humanité, a reconnu Mark Zuckerberg sur Facebook, le 15 novembre. Les deux dernières années ont montré que sans protections suffisantes, des gens abuseront de ces outils pour interférer dans les élections, répandre de la désinformation et inciter à la violence. »

Le mea-culpa de Facebook

« C'était une erreur », a reconnu le vice-président de Facebook, Richard Allan, à propos de la décision d'un employé de ne pas retirer le statut appelant, en cinghalais, au massacre des musulmans du Sri Lanka. « Nous faisons des erreurs, des erreurs graves », a-t-il encore admis devant des parlementaires de neuf pays lors d'audiences internationales à Londres, le 27 novembre.

« Il a attribué cela au mauvais jugement d'un réviseur de contenus, dit Nalaka Gunawardene, analyste des médias numériques de Colombo. Mais il est aussi possible que Facebook n'ait eu aucune idée de ce qui se passait sur sa plateforme en cinghalais et en tamoul. Aucune idée à quel point c'était explosif. »

Harindra Dassanayake en est convaincu : « Les gens de Facebook ne savaient simplement pas ce qui se passait. Ils ne comprenaient pas la langue dans laquelle les statuts étaient écrits. »

Shivnath Thukral, directeur des politiques publiques en Asie du Sud-Est pour Facebook, assure à La Presse que, depuis, l'entreprise a ajusté le tir. « Au cours de la dernière année, nous avons beaucoup investi dans les ressources humaines, la technologie et les partenariats pour examiner et combattre les usages abusifs de Facebook au Sri Lanka - et nous avons réalisé des progrès dans chacun de ces domaines. Nous avons embauché plus de personnes travaillant particulièrement au Sri Lanka, adopté des politiques pour lutter contre la propagation d'informations erronées pouvant entraîner des dommages hors connexion, amélioré notre technologie pour mieux détecter les contenus malveillants et investi dans les efforts d'alphabétisation numérique dans le pays. »

Facebook, précise M. Thukral, a multiplié par sept le nombre de réviseurs de contenus au Sri Lanka depuis les violences de mars 2018. L'entreprise refuse toutefois d'indiquer combien de réviseurs travaillent désormais dans le pays, sous prétexte que ce seul chiffre ne reflète pas tous les efforts consacrés pour assurer la sécurité des utilisateurs srilankais.

C'est pourtant un chiffre crucial, déplore Nalaka Gunawardene. « Nous ne savons toujours pas si Facebook a la capacité de surveiller les contenus en cinghalais et en tamoul. Notre suspicion, c'est que l'entreprise ne l'a pas. Et qu'elle n'est pas prête. »

« Ils sont très élusifs, confirme Harindra Dassanayake. Ils affirment qu'ils investissent énormément, qu'ils ont la capacité de répondre à toute heure du jour et de la nuit. Je ne suis pas certain que leurs capacités soient si solides que cela. On le saura sans doute la prochaine fois qu'elles seront mises à l'épreuve. »

CHAPITRE 5 : La leçon du patient zéro

Deux mois avant l'élection présidentielle américaine de novembre 2016, la journaliste philippine Maria Ressa a rencontré trois dirigeants de Facebook à Singapour. Elle voulait les mettre en garde. Il y avait une prolifération de fausses nouvelles, de comptes bidon et d'intimidation en ligne dans son pays. La plateforme était exploitée par le régime de Rodrigo Duterte pour attaquer ses ennemis, la presse en tête.

Photo Natalie Soysa, collaboration spéciale

Amalini De Sayrah, recherchiste au Centre pour les politiques alternatives.

« Je leur ai montré les données que nous avions récoltées. C'était alarmant. Un peu à la blague, je leur ai dit : "Vous aurez bientôt des élections aux États-Unis. Si vous ne faites pas attention, Trump pourrait gagner !" On a bien ri ! »

Au lendemain du scrutin présidentiel, les dirigeants de Facebook avaient cessé de rire. « Ils nous ont rappelés pour revoir nos données... »

Les Philippines étaient le « patient zéro » dans l'épidémie de désinformation qui allait bientôt se propager sur toute la planète, comme l'a reconnu il y a quelques mois Katie Harbath, responsable des politiques internationales chez Facebook.

Maria Ressa et son équipe avaient découvert que le président Duterte avait utilisé un réseau d'abonnés payés pour se faire élire. Maintenant qu'il était au pouvoir, son armée de « trolls patriotiques » bombardait ses ennemis d'insultes pour les réduire au silence.

Ces trolls étaient particulièrement féroces envers ceux qui osaient remettre en question les milliers d'exécutions extrajudiciaires perpétrées dans le cadre de la guerre à la drogue sans merci que mène le régime philippin.

Cette violence en ligne commanditée par l'État n'a rien d'anodin. « C'est le fertilisant des attaques qui se produisent dans le monde réel », dénonce Maria Ressa.

« Aujourd'hui, nous combattons l'impunité sur deux fronts :  celle du gouvernement philippin et de sa guerre contre la drogue, et celle de Facebook. »

Elle dit avoir rencontré au moins 50 dirigeants de Facebook, y compris Mark Zuckerberg. Mais rien n'a changé.

« Mark Zuckerberg a déjà dit qu'il lui faudrait cinq ans avant de régler ces problèmes. Vous savez, les gens meurent dans les pays du Sud à cause de leurs erreurs. Chaque jour qui passe sans qu'ils ne les corrigent, d'autres personnes meurent. »

La maison des fous

En 2012, Maria Ressa était si convaincue du potentiel des médias sociaux qu'elle a quitté son prestigieux poste de chef de bureau de CNN à Manille pour fonder le site de nouvelles en ligne Rappler avec une douzaine de collègues. Un pari risqué... qu'elle a gagné. « On n'aurait pas pu faire ça sans Facebook », reconnaît-elle.

« Étant donné la corruption endémique et les faibles institutions des Philippines, je croyais vraiment que cette technologie nous permettrait de construire les institutions à partir de la base. Que Facebook donnerait une voix aux sans-voix. »

Mais le réseau social s'est transformé en tout autre chose. L'entreprise de Silicon Valley a conquis le marché sans se soucier de la fragilité des institutions du pays. Et avec une redoutable efficacité.

Grâce au programme « Free Basics », les Philippins ont un accès gratuit à une sélection de services internet... à condition de passer par l'application Facebook. Résultat, 97 % des internautes consultent le web par l'entremise de la plateforme.

« Facebook, C'EST l'internet aux Philippines », dit Maria Ressa. De nombreux utilisateurs ne font pas la distinction. Sur leur fil de nouvelles, tout se vaut, tout s'embrouille. « Facebook est maintenant chargé de la sphère publique aux Philippines. Et quand la sphère publique permet aux mensonges de se propager autant que la vérité, cela affaiblit la démocratie. »

« Facebook a construit une maison et a invité tout le monde à y entrer. Le problème, c'est qu'il n'a imposé aucune règle. Alors, dans la maison, les gens s'entretuent. »

La journaliste reçoit des torrents de messages vicieux des trolls du président. « Au début, je tentais d'y répondre. Puis, j'ai compris que leur intention n'était pas de débattre, mais de m'écraser. »

Jusqu'ici, les trolls n'ont pas réussi. Mais les attaques orchestrées contre les journalistes ont un impact dévastateur sur leur crédibilité, craint-elle. « Un mensonge répété un million de fois est une vérité, spécialement sur un média social. »

Maria Ressa a tenté d'alerter Facebook. Aujourd'hui, elle tente d'alerter le monde. Le « patient zéro » de la désinformation doit servir de mise en garde pour le reste de la planète.

CHAPITRE 6 : Le paradoxe Facebook

COLOMBO, Sri Lanka - « Les médias sociaux nous ont sauvés. »

Photo ELOISA LOPEZ, REUTERS

La journaliste philippine Maria Ressa.

Sans eux, la tentative de coup d'État de l'automne dernier au Sri Lanka aurait pu réussir, assure Sudarshana Gunawardana, l'ex-directeur général de l'information pour le gouvernement.

Sans eux, la petite île de l'océan Indien s'enfoncerait peut-être, en ce moment même, dans la dictature.

Le 26 octobre, le président srilankais a évincé le premier ministre Ranil Wickremesinghe pour le remplacer par l'ancien homme fort du pays, Mahinda Rajapakse. Ce soir-là, des inconnus ont fait irruption dans les studios de télévision pour interrompre les programmes.

Les journaux ont aussi reçu de la visite.

Dès le lendemain, l'ensemble de la presse consacrait le nouveau premier ministre Rajapakse avec des manchettes complaisantes et des photos de l'homme faisant le V de la victoire. « Un coup d'État typique », résume Sudarshana Gunawardana, lui-même forcé d'évacuer son bureau en catastrophe.

Si les médias d'État sont tombés sous la coupe du nouveau premier ministre, les autres ont fait preuve d'autocensure... par instinct de survie. « Ils se sont rappelé les gens tués, torturés et kidnappés à cause de leurs reportages », dit Raisa Wickrematunga, recherchiste au Centre pour les politiques alternatives.

Impossible pour les journalistes d'oublier les camionnettes blanches qui sillonnaient autrefois les rues de Colombo, et dans lesquelles ont disparu tant de leurs confrères durant les 10 années de règne autoritaire de Rajapakse, entre 2005 et 2015.

Une chape de plomb semblait donc s'abattre à nouveau sur le Sri Lanka lorsqu'une chose étonnante s'est produite. Sur les réseaux sociaux, les citoyens faisaient entendre leurs voix, chaque jour un peu plus fort.

« On a vu une prolifération de commentaires et de comptes satiriques. Des manifestations ont été organisées sur Facebook. Ç'a été vital », mentionne Raisa Wickrematunga.

En ligne, Rajapakse était devenu source de moqueries. Tout à coup, l'implacable politicien n'inspirait plus la peur. La résistance s'est propagée à coups de mèmes viraux. « Ça nous a aidés. Énormément », affirme Sudarshana Gunawardana.

Soutenus par les citoyens, les élus ont résisté. La Cour suprême a annulé la dissolution du Parlement. Après s'être accroché pendant sept semaines, Rajapakse a lâché prise. Le 15 décembre, il a annoncé sa démission.

Même les auteurs du coup de force avorté réalisent le rôle joué par Facebook dans leur défaite, observe l'analyste des médias numériques Nalaka Gunawardene. « S'ils tentent encore le coup, ils pourraient bien commencer par bloquer les réseaux sociaux ! »

Déjà, lors des émeutes de mars, des politiciens avaient tenté de censurer Facebook, se rappelle Sudarshana Gunawardana. « Ces violences avaient créé un contexte idéal pour les tenants d'une régulation plus sévère. Quand on a fermé Facebook [le temps de calmer le jeu], de hauts dirigeants insistaient pour que ce soit permanent. Nous avons dû nous battre contre cette idée. »

Malgré toutes les failles de Facebook, aucun Srilankais ne souhaite le voir disparaître du paysage virtuel.

L'issue de la crise politique a prouvé que Mark Zuckerberg n'avait pas tout à fait tort lorsqu'il a écrit, en novembre, que la plateforme pouvait être « une force pour la démocratisation, en mettant le pouvoir entre les mains du peuple ».

« Que nous l'aimions ou pas, Facebook est trop important pour nous, au Sri Lanka, en matière de démocratie et d'espace civique. Aussi imparfaite soit cette plateforme, nous en avons besoin, afin de permettre un maximum d'expression libre », dit Nalaka Gunawardene.

Réparer la démocratie

C'est le paradoxe Facebook. Au Sri Lanka, en Égypte et aux Philippines, les critiques les plus sévères du réseau social sont aussi les premiers à le défendre.

« La question n'est pas de savoir si les médias sociaux sont bons ou mauvais, dit l'ancien dissident égyptien Wael Ghonim. De toute évidence, les médias sociaux sont une réalité et ils sont capables de faire plus de bien que de mal. C'est une question d'équilibre des pouvoirs. »

« Facebook peut encore être une force pour le bien, admet la journaliste philippine Maria Ressa. Je suis critique, mais je veux qu'il s'améliore parce qu'en tant qu'outil, je connais son potentiel. Il peut sauver des gens. Mais, par l'inaction et l'avidité [de ses concepteurs], il peut aussi en tuer. »

Son constat est amer : un algorithme développé à Silicon Valley fragmente la société philippine au point où cette dernière ne parvient même plus à s'entendre sur des faits.

« Facebook a brisé la démocratie. Il lui reste à la réparer. »

Image tirée du compte Facebook Sri Lankan Memes

En ligne, Rajapakse était devenu source de moqueries. Tout à coup, l'implacable politicien n'inspirait plus la peur. La résistance s'est propagée à coups de mèmes viraux. « Appachchi », le surnom de Rajapakse, signifie « père ».