C'est un scénario digne d'un film de James Bond. Un magnat chinois, ancien haut fonctionnaire du Parti communiste, achète un terrain de 300 km2 en Islande. Officiellement pour y construire un hôtel, mais en effet, disent certains, pour y installer une base d'espionnage en plein coeur de la zone névralgique de l'OTAN.

Mathieu Perreault LA PRESSE

Huang Nubo, président-fondateur du groupe immobilier Zhongkun, se défend d'être un espion, même s'il a commencé sa carrière au ministère de la Propagande de l'empire du Milieu. Son projet islandais a néanmoins suscité une levée de bouclier, dans la petite île nordique. Le président islandais s'est déclaré en faveur de la transaction, mais le ministre de l'Intérieur a annoncé qu'il allait «examiner les intérêts et la sécurité de l'Islande», ont rapporté les médias britanniques.

«L'ambassade d'Islande à Pékin a fait grand cas, au cours des dernières années, de la possibilité que la Chine utilise le passage du Nord-Ouest pour raccourcir le transit de ses exportations vers l'Europe et la côte est américaine», explique Thomas Nilsen, directeur du groupe de réflexion Barents, en entrevue d'Oslo. «On espère que l'Islande sera une escale et que la Chine y ouvrira un port en eau profonde.»

Espionnage

De là à penser que les intérêts chinois ne sont pas que commerciaux, il n'y a qu'un pas, explique Robert Huebert, politologue spécialiste de l'Arctique à l'Université de Calgary. «Je ne pense pas que la Chine courra le risque d'ouvrir une base d'espionnage électronique en Islande dès maintenant. Mais les dirigeants chinois voient les choses à très long terme. Les avantages commerciaux viennent en premier. Mais qui sait si dans 10 ou 15 ans, la balance de pouvoir aura assez changé pour que la marine chinoise prenne pied dans l'Atlantique Nord, comme l'URSS l'avait fait à Cuba? L'Islande est certainement le meilleur candidat à une défection de l'OTAN vers la Chine. Le pays a été ravagé par la crise financière, mais n'a pas reçu beaucoup d'aide des États-Unis ou de l'Union européenne.»

La Chine demande depuis 2008 le statut officiel d'observateur au Conseil Arctique, où siègent le Canada, les États-Unis, la Russie et des pays scandinaves, selon un rapport de 2010 de l'Université Laval. Quand le passage du Nord-Ouest sera suffisamment libre de glaces pour laisser passer les navires porte-conteneurs, le trajet vers l'Atlantique Nord sera réduit de 20% à 40% par rapport aux canaux de Suez et de Panama.

«La Chine veut absolument que la navigation arctique soit internationale, dit M. Huebert. Le Canada veut pouvoir imposer sa surveillance. Pour le moment, la position chinoise est intenable, parce qu'ils ont plusieurs conflits frontaliers dans leurs eaux côtières, où ils insistent sur le respect des droits nationaux. Mais éventuellement, la Chine sera assez puissante pour avoir une approche contradictoire en montrant ses dents.»

La Chine a acquis en 2007 un brise-glace russe qui est le plus grand du monde, à l'exception des brise-glace nucléaires. Le Tigre des neiges déplace plus de 20 000 tonnes, deux fois plus que le Louis-Saint-Laurent canadien. Des brise-glace chinois ont visité l'Arctique canadien en 1999 et 2003 et des cargos chinois ont fait le passage du Nord-Ouest, en Russie, à quelques reprises au cours des dernières années, avec des escortes de brise-glace nucléaires.

Record de chaleur en Arctique

L'Arctique vient de battre un record datant de 2007. La superficie de la banquise a rétréci comme jamais depuis 1972, selon un nouveau rapport de l'Université de Brême, en Allemagne. En date de jeudi dernier, seulement 4,2 millions des 14 millions de kilomètres carrés de l'Arctique étaient couverts de glace, contre 4,3 millions kilomètres carrés en 2007. Dans les années 70, ce minimum frisait les 7 kilomètres carrés. La disparition de la glace a été particulièrement prononcée au nord du détroit de Béring, qui sépare l'Asie et l'Amérique.