Mingora, dans la vallée de Swat, l'une des villes les plus conservatrices du Pakistan. Une ville pachtoune où les femmes se voilent de la tête aux pieds. Pourtant, c'est ici que travaillent les dancing girls, nom donné par les Pakistanais aux prostituées. Elles vivent cachées. La prostitution est un immense tabou dans ce pays où les islamistes purs et durs mènent le bal. Rencontre avec deux dancing girls.

Publié le 28 mai 2011
Michèle Ouimet, envoyée spéciale LA PRESSE

La première fois que Fazilat s'est prostituée, elle avait 16 ans. Son client en avait 40. Il était gros et ivre. Elle était vierge.

«Il ne voulait pas arrêter, raconte Fazilat. Je l'ai supplié, je lui ai dit: «S'il vous plaît, monsieur, s'il vous plaît, arrêtez!» Il ne m'a pas écoutée, il était trop soûl.»

Fazilat étouffait sous le poids de cet obèse qui lui soufflait son haleine avinée au visage. Elle pleurait. Après 40 minutes, l'homme l'a laissée partir. Elle s'est rhabillée en s'essuyant les yeux et elle a ramassé les 3000 roupies (35$) qu'il avait laissées sur la table.

Fazilat secoue la tête et agite les bras pour chasser les mauvais souvenirs. Elle se colle sur sa soeur, Nilo. Elle aussi a couché avec l'obèse. Elle avait 15 ans et elle était vierge. Aujourd'hui, elle a 20 ans. Les soeurs se regardent, complices.

Les cheveux bruns de Fazilat flottent sur ses épaules. Il y a trop de rouge sur ses lèvres, trop de fard sur ses joues, trop de khôl autour de ses yeux. Sa soeur Nilo est plus discrète. L'une est habillée en rouge, l'autre en bleu. Leurs bijoux tintent lorsqu'elles bougent: bracelets, boucles d'oreilles, colliers.

Leur mère les écoute sans dire un mot, les mains sur les hanches. Parfois, c'est elle qui trouve les clients, mais la plupart du temps c'est son fils, Arshad, qui joue le rôle de souteneur. Il est appuyé nonchalamment contre le mur. Il regarde ses soeurs, le visage impassible. Il a 23 ans, une femme et deux enfants. Il ne travaille pas.

Une chaleur moite envahit la petite pièce où trône un grand lit recouvert d'une couverture rouge pompier. C'est là que Nilo et Fazilat reçoivent leurs clients. Autour, une télévision, des chaises, un sofa, une grande armoire et une table où du thé refroidit. Aucune fenêtre. Seul un ventilateur poussif brasse l'air.

Dans la cour qui jouxte la pièce, les enfants jouent, cheveux ébouriffés, vêtements sales. Des mouches tournent autour d'eux. Au fond, la grand-mère, indifférente au va-et-vient, est assise sur un lit défoncé.

La famille vit dans un quartier pauvre de Mingora, la capitale de la vallée de Swat. C'est ici que les talibans ont régné pendant deux ans. Ils ont brûlé des écoles et terrorisé la population. Le soir, à la radio, les talibans dénonçaient les gens qui avaient transgressé leurs règles. Ils donnaient des noms. Ils envoyaient ensuite des militants à leur poursuite. Exécutions, assassinats, flagellations.

Les habitants de Mingora écoutaient la radio, terrifiés à l'idée d'entendre leur nom. Les talibans ont été chassés par l'armée en 2009.

Pour se rendre chez Fazilat et Nilo, il faut traverser le square Green. Les habitants l'ont surnommé le square des Massacres, car c'est là que les talibans tranchaient la gorge de leurs opposants.

Dès que les talibans se sont emparés de la vallée de Swat, la famille de Fazilat a bouclé ses valises et fui à Peshawar. Toute la ville connaît Fazilat et Nilo, les dancing girls. C'est ainsi que le Pakistan nomme les prostituées. Elles dansent dans des mariages ou des fêtes, des danses lascives qui éveillent le désir des hommes. Après la danse, la chambre à coucher.

Fazilat se souvient de sa première danse. C'était au cours d'un mariage. Sa mère avait tout arrangé. Après la cérémonie, les hommes se sont rassemblés dans une cour. Elle était avec Nilo, qui dansait aussi pour la première fois. Elles portaient des vêtements sexy, et un voile cachait leur visage.

Nilo et Fazilat sont entrées dans la cour, tremblantes. Deux adolescentes de 14 et 15 ans, terrorisées devant tous ces hommes qui les dévoraient des yeux.

«Il y avait des hommes partout, même sur les murs et les toits, raconte Fazilat. Ils me regardaient avec une telle intensité, j'avais l'impression qu'ils allaient me manger. Avant de danser, j'ai enlevé mon voile. Devant tous ces hommes. Je n'ai jamais rien vécu d'aussi difficile.»

Au début, elles se contentaient de danser. Un an plus tard, elles ont commencé à coucher avec des hommes. Leur première expérience a été catastrophique: l'obèse ivre, sourd à leurs supplications.

Les autres clients ne sont guère mieux. Des hommes ivres qui les frappent ou les tirent par les cheveux, d'autres qui prennent du Viagra et s'acharnent sur elles pendant une éternité. Aucune douceur, aucun respect, le désir brut, animal.

«Ils sont insensibles, inhumains», dit Fazilat avec dégoût.

Malaïka entre timidement dans la pièce. Cheveux en bataille, yeux immenses, traits fins. Elle a 3 ans. C'est la petite dernière. Fazilat et Nilo ont sept frères et soeurs.

Va-t-elle danser plus tard?

«Non! Non! Non!», protestent Fazilat et Nilo.

«Nous voulons être une famille respectable», précise la mère.

Les soeurs ont commencé à danser quand leur père est tombé malade. La mère devait nourrir ses neuf enfants. «Je n'avais pas le choix», dit-elle.

Et ses fils? Le plus vieux est à Dubaï, Arshad trouve des clients pour ses soeurs, et Amjid, 16 ans, ne fait rien. Il est dans la petite pièce surchauffée, appuyé au chambranle de la porte. Cheveux gominés, yeux de braise, vêtements dernier cri, il a la dégaine d'une star sortie tout droit d'un film de Bollywood.

Fazilat et Nilo versent tout leur salaire à leur mère. C'est elle qui le distribue aux membres de la famille: beaucoup aux garçons, peu aux filles.

«Parfois, des hommes ivres viennent frapper à ma porte au milieu de la nuit, raconte la mère. Ils crient: «Je veux tes filles!»»

Fazilat et Nilo ne sont pas les seules prostituées de Mingora. Les dancing girls vivent dans deux rues situées l'une à côté de l'autre. Des rues étroites qui s'enfoncent dans la ville. Derrière chaque porte, des familles transforment leur fille en dancing girl. Il y en aurait entre 40 et 50.

C'est un métier payant. Une soirée dansante peut rapporter 10 000 roupies (110$).

«Fazilat et Nilo sont comme des oiseaux, explique leur frère. Le soir, elles pondent un oeuf en or.»

À Mingora, tout le monde connaît les dancing girls, mais personne n'ose en parler. Pas ici, dans le nord du Pakistan, dans ce fief pachtoune où les femmes sont voilées de la tête aux pieds et où les hommes tuent au nom de l'honneur.

Il n'y a pas que Mingora qui soit obsédé par le sexe. Peshawar, ville ultraconservatrice de 6 millions d'habitants, a huit cinémas. Trois présentent des films pornos en cachette. C'est le secret le plus mal gardé de Peshawar.

Dans la salle obscure du cinéma Capital, des hommes fixent l'écran, hypnotisés par la femme qui enlève son soutien-gorge et se couche par terre, jambes écartées. La salle est pleine à craquer. Il est 15h. Une musique assourdissante accompagne les gestes lascifs de l'actrice.

En principe, le cinéma présente un banal film d'amour. C'est ce qu'annonce l'affiche placardée sur la façade. Pendant les 20 premières minutes, ce sont des images pornos qui éclaboussent l'écran. Le film à l'eau de rose suit.

La copie est mauvaise. Elle a été piratée à partir d'une émission diffusée à la télévision. Peu importe la qualité de l'image, les hommes sont éblouis.

Un peu plus loin, au cinéma Shabista, le gérant, Khan Badshah, jure qu'il ne fait pas dans la pornographie.

«La porno est populaire», admet-il. Les Pakistanais sont parmi les plus grands consommateurs de pornographie du monde.

Il avoue sans gêne qu'il est amateur d'images salaces.

Et l'islam? Le voile? La femme sacrée qu'aucun homme ne doit voir? L'honneur pachtoune?

«C'est une question personnelle», répond-il.

Dans la salle du Shabista, ce sont les mêmes hommes qu'au Capital, serrés les uns contre les autres, le souffle suspendu devant les images érotiques qui défilent sur l'écran. Car si le cinéma Shabista ne présente pas de porno, il ne lésine pas sur les images érotiques. Une femme vêtue d'une jupette et d'un bustier au décolleté plongeant se trémousse, collée sur un bellâtre au torse nu.

Une cinquantaine de cafés internet possèdent des isoloirs où les hommes peuvent surfer sur des sites pornos en toute sécurité.

Au centre-ville, le chic restaurant Shiraz reçoit une clientèle aisée. L'éclairage est tamisé. À l'écart, des amants partagent discrètement un repas. D'autres restaurants n'ont que des cabines. Les couples clandestins peuvent se rencontrer à l'abri des regards indiscrets.

Tout le monde le sait, personne n'en parle. Pas à Peshawar, ville ultraconservatrice qui grouille de militants islamistes.

Lorsque Fazilat et Nilo se promènent en ville, elles portent le voile et leur visage n'est pas maquillé. Peu importe, les gens les reconnaissent. «Nous sommes les dancing girls», dit Nilo.

Personne ne les insulte, mais elles sont montrées du doigt.

«J'ai honte, dit Fazilat. Mon travail n'est pas acceptable. Les hommes nous dévisagent. Quand nous dansons, ils nous touchent, ils n'ont aucun respect pour nous.»

Elles sont très croyantes, comme tous les pachtounes. Elles prient souvent pour tenter de racheter leurs péchés, mais elles ne se font aucune illusion: «Jamais nous n'irons au paradis», dit Fazilat.