Le premier ministre indien, Narendra Modi, a lancé un appel « au calme et à la fraternité » mercredi dans l’espoir de faire cesser des violences intercommunautaires ayant fait plus de 20 morts et près de 200 blessés à New Delhi au cours des derniers jours.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Il a assuré dans la foulée que la police était à l’œuvre pour rétablir la « normalité » dans plusieurs parties de la ville où la tension restait vive.

L’explosion de violence a commencé dimanche après qu’un membre du Bharatiya Janata Party (BJP), formation du premier ministre, eut appelé des militants hindous à retirer par la force un blocage routier organisé par des musulmans dénonçant une loi controversée sur la citoyenneté.

« Des bandes armées ont attaqué les protestataires avant d’étendre leur action à des quartiers à majorité musulmane », relate Narendra Subramanian, un spécialiste de l’Asie du Sud rattaché à l’Université McGill.

L’Associated Press rapportait mercredi les propos d’un habitant du nord-est de la ville, Rouf Khan, qui a dit avoir vu des hommes armés attaquer les maisons de musulmans en dédiant leur victoire à Ram, un populaire dieu hindou.

Il a précisé qu’il s’était terré dans une mosquée après que les attaquants eurent commencé à battre des passants.

Un autre habitant du secteur, Mohammad Sameer, âgé de 17 ans, a précisé qu’il avait reçu une balle à la poitrine alors qu’il observait la situation de la terrasse de sa maison.

Dans un autre secteur de la ville, des centaines d’hommes ont hissé un drapeau hindou sur une mosquée avant de mettre le feu au bâtiment.

Meenakshi Ganguly, qui est responsable de l’Asie du Sud à Human Rights Watch, note que la situation est aggravée par l’attitude de la police.

« [Les policiers] se comportent de manière biaisée en se montrant très conciliants envers les partisans du gouvernement et très agressifs envers les protestataires », dit-elle.

Selon M. Subramanian, des vidéos circulant en ligne montrent que des policiers sont restés passifs alors que des militants hindous agressaient des musulmans. « On voit même dans certains cas des policiers mener la charge avec des gens en civil qui foncent à leurs côtés », dit-il.

L’explosion de violence des derniers jours est survenue alors que le président des États-Unis, Donald Trump, arrivait dans le pays et était reçu en grande pompe par le premier ministre.

Il est possible, note M. Subramanian, que des protestataires aient voulu profiter de son passage, et de l’attention des médias internationaux, pour intensifier leurs actions et que des membres du BJP aient décidé en guise de réponse de lancer un appel à la violence parce qu’ils jugeaient la situation embarrassante.

PHOTO PRAKASH SINGH, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le président des États-Unis, Donald Trump, et le président indien, Narendra Modi, se sont rencontrés, mardi, lors d’une visite en Inde de M. Trump.

M. Trump s’est gardé de critiquer le premier ministre indien, saluant plutôt sa « tolérance » et son « sens démocratique » lors d’un rassemblement public lundi, à Ahmedabad, dans le Gujarat.

Serge Granger, un spécialiste de l’Inde rattaché à l’Université de Sherbrooke, note que la présence du président américain aux côtés de M. Modi dans cet État était susceptible en soi d’amplifier le sentiment de colère des musulmans du pays.

Un millier de musulmans avaient été tués en 2002 dans le Gujarat en guise de représailles après une attaque contre un train transportant des hindous.

Le premier ministre, qui était alors gouverneur de l’État, avait été accusé de cautionner la violence et interdit de voyage aux États-Unis, ce qui donnait à la rencontre de cette semaine une portée symbolique.

Conditions d’accession à la citoyenneté

Le moteur principal des protestations visant le BJP et son chef demeure cependant les modifications apportées à la fin de l’année dernière aux conditions d’accession à la citoyenneté.

Elles visent à permettre la naturalisation de migrants de confession non musulmane venus d’Afghanistan, du Pakistan et du Bangladesh et sont jugées discriminatoires par les opposants au gouvernement, en particulier au sein de la communauté musulmane.

PHOTO DIBYANGSHU SARKAR, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le moteur principal des protestations visant le BJP et son chef demeure les modifications apportées à la fin de l’année dernière aux conditions d’accession à la citoyenneté.

« Le gouvernement de Modi semble déterminé à garder le cap sur cette question-là, ce qui enrage les défenseurs » des fondements laïques de l’État indien, relève M. Granger.

L’intention annoncée du gouvernement de mener à l’échelle du pays un exercice de vérification de citoyenneté pour exclure les immigrants illégaux inquiète aussi la minorité musulmane, ajoute le spécialiste.

Les tribunaux ont également contribué, dit-il, aux tensions actuelles, notamment par une décision de la Cour suprême en novembre permettant l’érection d’un temple sur un site controversé à Ayodhya.

« Il y a un cumul de jugements et de politiques qui donnent à la minorité musulmane l’impression qu’elle est de plus en plus marginalisée », dit M. Granger, qui s’attend à ce que la violence perdure dans le pays.