Face à une épidémie, la dictature est une arme à deux tranchants. D’un côté, elle permet de mieux contrôler les mouvements de population. Et donc, potentiellement, de mieux contrer la propagation d’un virus.

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

En revanche, un régime totalitaire risque de bloquer la circulation d’informations vitales. Tout en créant un effet secondaire : un resserrement de la répression.

Cet atout et cette faille ont été mis en relief en Chine au cours des dernières semaines.

Pour contrer la propagation du coronavirus, les autorités chinoises se sont résolues à fermer un territoire habité par 56 millions de personnes, l’équivalent de tout un pays – une opération qui, même si elle n’est pas parfaitement étanche, reste inimaginable sans un important appareil oppressif, signale le sinologue Jean-Philippe Béja.

Mais en même temps, le système de contrôle mis en place par le président de la Chine, Xi Jinping, est basé sur une communication à sens unique : du sommet vers la base, rappelle l’expert.

Cette omnipotence du Parti communiste fait en sorte que les cadres ont peur d’annoncer les mauvaises nouvelles à leurs supérieurs, ils ont tendance à les camoufler.

Jean-Philippe Béja, sinologue

Écrivain et directeur du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en France, Jean-Philippe Béja suit de près le développement de la technologie de contrôle de la société chinoise. Une technologie qu’il a qualifiée de « fascisme high-tech », dans une conférence prononcée à l’Université de Montréal, lundi dernier.

PHOTO NG HAN GUAN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Même si la prolifération des caméras de reconnaissance faciale indispose une partie de la population, de grands pans de la société chinoise se sont placés en état de « servitude volontaire » devant l’intelligence artificielle.

Même si la prolifération des caméras de reconnaissance faciale indispose une partie de la population, de grands pans de la société chinoise se sont placés en état de « servitude volontaire » devant l’intelligence artificielle, a alors observé Jean-Philippe Béja.

En d’autres mots, de nombreux Chinois estiment que le recours de l’État à l’intelligence artificielle leur apporte plus d’avantages que d’inconvénients. Même le fameux système de « crédit social », qui note les citoyens en fonction de leur comportement en société, est perçu plutôt positivement par les Chinois, qui s’en servent pour évaluer leurs concitoyens.

« Les gens veulent savoir si le type avec qui ils font affaire est solvable », a illustré Jean-Philippe Béja.

Le réseau de contrôle high-tech de la dictature chinoise n’est pas encore complété et, pour l’instant, il comporte des failles. Même à Wuhan, où la barrière censée mettre plus de 50 millions de personnes en quarantaine comporte encore des trous. Ne serait-ce qu’en raison de la corruption qui permet à ceux qui en ont les moyens de passer à travers les mailles du filet, souligne l’expert.

La censure

Quant à la peur d’indisposer les autorités en révélant l’apparition de premiers cas de contagion, elle est manifestement fondée. Les huit premières personnes qui ont évoqué l’apparition d’un virus inconnu sur le réseau chinois ont toutes été convoquées par la police.

Le médecin qui a rendu publique l’information dès le 30 décembre sur WeChat a été averti de ne plus diffuser de « rumeurs » et la police l’a obligé à signer un document par lequel il s’engageait « à mettre un terme à ses activités illégales et à obéir à la loi », déplore Human Rights Watch (HRW) dans un rapport publié jeudi.

Les informations sur les premières infections ont mis du temps à émerger. Et des dizaines de citoyens chinois ont été arrêtés à travers le pays pour des publications sur le coronavirus, rapporte HRW. Y compris un homme qui a été détenu pendant 10 jours pour avoir publié « des messages insultants à l’égard du personnel médical »…

Sous prétexte de bloquer la diffusion de fausses informations, les autorités ont imposé un régime de censure sur les réseaux sociaux, bloquant des publications de citoyens qui appelaient à l’aide ou témoignaient simplement de leur quotidien dans une ville fermée.

« La première réaction du régime, c’est de faire le silence » sur la situation, confirme Jean-Philippe Béja, en entrevue.

Et la deuxième, c’est de déployer l’appareil répressif qui est conçu pour faire taire les opposants politiques. Forcément, les gens considérés comme « non conformes » à l’idéologie dominante sont les premiers à écoper. Même si, théoriquement, l’objectif est d’ordre médical…

Et puis, un régime de censure crée de la méfiance. 

Le régime prétend tout contrôler, mais en réalité, on se rend compte que les gens n’ont pas confiance dans la parole officielle et dans les informations données par le pouvoir.

Jean-Philippe Béja

Et quand les gens sentent qu’on leur ment, ils ont tendance à paniquer ou à exagérer l’ampleur de l’épidémie.

La lutte contre la propagation du coronavirus de Wuhan entraîne dans son sillage un autre effet pervers. Des citoyens souffrant d’autres problèmes de santé – par exemple de diabète – se trouvent incapables de circuler pour obtenir les médicaments et les soins dont ils ont besoin.

Ce problème est documenté dans le rapport de Human Rights Watch, qui raconte le cas d’un homme atteint du sida incapable de passer les points de contrôle routiers pour pouvoir obtenir sa médication. Un cancéreux de la région de Wuhan a vécu une situation semblable, se trouvant dans l’impossibilité de trouver des médicaments dont il a besoin pour survivre.

Jusqu’à preuve du contraire, donc, un régime totalitaire n’est pas nécessairement mieux armé qu’une démocratie en cas d’épidémie. Est-il mieux outillé pour construire en quatrième vitesse de nouveaux hôpitaux pour soigner les malades, comme la Chine prétend le faire à Wuhan en 10 petites journées ?

PHOTO REUTERS

Le 24 janvier, la Chine a lancé à Wuhan la construction d’un hôpital destiné à accueillir d’ici 10 jours un millier de patients victimes du nouveau coronavirus, ont rapporté les médias publics.

Jean-Philippe Béja n’a pas été impressionné par les photos de dizaines de grues en action sur les sites censés accueillir les futurs hôpitaux. Pour l’instant, il réserve son jugement. « J’attends qu’ils soient réellement construits. »