Jeudi, cela fera deux ans que les Canadiens croupissent en prison

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

(Ottawa) Les deux Michael vont vraisemblablement souffler deux bougies jeudi. Une pour chaque année qu’ils ont écoulée loin des leurs, entre les mains des autorités chinoises, à endurer de pénibles interrogatoires, à croupir en cellule dans des conditions exécrables. Deux années passées en confinement extrême.

« C’est un jalon très triste et très difficile pour moi et pour le reste de la famille de Michael [Kovrig]. Quand il a été écroué il y a deux ans et que j’ai commencé à travailler pour obtenir sa libération, jamais je n’aurais pu m’imaginer qu’on en arriverait là, que deux ans plus tard, il serait encore injustement détenu », a laissé tomber en entrevue avec La Presse Vina Nadjibulla, femme de l’ex-diplomate (ils sont toutefois séparés).

En même temps que cette douloureuse étape lui fait ressentir une « grande tristesse », elle lui inspire de la « détermination », car « deux ans, c’est deux ans de trop ». Et ces informations émanant de médias américains, selon lesquelles Washington et Meng Wanzhou négocieraient un accord de poursuite suspendue ? Elle préfère ne pas les commenter, à l’instar du Canada, des États-Unis et de la Chine.

PHOTO FOURNIE PAR VINA NADJIBULLA

Vina Nadjibulla, femme de l’ex-diplomate Michael Kovrig

N’empêche, Vina Nadjibulla espère que 2021 sera porteuse de nouvelles plus réjouissantes.

« Comme les Canadiens et les gens de partout dans le monde, j’espère que la pandémie tire à sa fin. Mon souhait, c’est qu’on puisse voir la lumière au bout du tunnel avec le vaccin en 2021 — mais aussi, qu’en 2021, Michael pourra enfin sortir de son confinement à lui, qui a été beaucoup plus sévère que celui dont nous avons fait l’expérience », expose-t-elle.

Les derniers mois n’ont pas été de tout repos pour les proches de l’ancien fonctionnaire et pour ceux de son compagnon d’infortune, le consultant spécialisé en Corée du Nord Michael Spavor. C’est qu’à la mi-janvier, les brèves visites mensuelles consulaires auxquelles les deux hommes accusés d’espionnage avaient droit ont été suspendues en raison de la pandémie de COVID-19. Elles ont finalement repris à la mi-octobre.

« Ce fut un énorme soulagement. Nous avons pu confirmer que Michael [Kovrig] était en bonne santé. Nous n’avons pas recommencé à recevoir ses lettres, mais nous savons qu’il en écrit encore », a exposé la femme de celui qui a délaissé momentanément son poste au gouvernement canadien pour occuper celui d’analyste au sein de l’International Crisis Group.

Alors que pointent à l’horizon les deux ans de détention de son spécialiste de l’Asie, l’organisation établie à Bruxelles a réitéré son appel à sa libération : « Sa détention est injuste, c’est un cas de diplomatie des otages à des fins politiques qui cause des dommages considérables à la réputation internationale de la Chine […] Son seul délit, c’est d’avoir été un citoyen canadien qui était au mauvais endroit, au mauvais moment ».

L’autre Michael

On parle peu, depuis le début de cette saga, de l’autre Michael. D’une part, on en sait moins au sujet de cet entrepreneur connu pour ses contacts avec de hauts responsables nord-coréens, dont le dictateur Kim Jong-un, avec qui il a été photographié en train de lui serrer la main en riant, et qui a également joué un rôle-clé dans la venue de Dennis Rodman, ex-joueur de la NBA, en Corée du Nord en 2013.

PHOTO WANG ZHAO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Michael Spavor

D’autre part, la famille de M. Spavor préfère rester loin des projecteurs, de peur de nuire à sa cause ; ainsi a-t-elle poliment décliné la demande d’entrevue de La Presse. Mais à l’approche de la marque de ses deux ans de détention, un membre de la famille est entré en contact avec l’élu conservateur Ron Liepert. Ensemble, ils ont planché sur une déclaration que le député a livrée en Chambre le 2 décembre dernier.

« [Sa famille] s’inquiète de son état et des ravages que la situation commence à causer. Tandis que Meng Wanzhou a droit à l’application régulière de la loi et à une liberté presque totale, Michael Spavor est tout à fait prisonnier du gouvernement chinois », a déploré en leur nom le député de l’Alberta, relayant du même souffle la satisfaction des Spavor à l’égard du travail réalisé par le gouvernement Trudeau dans ce dossier.

Le ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, n’était pas disponible pour une entrevue, lundi, mais son bureau a transmis cette déclaration en son nom à La Presse : « Il est totalement inacceptable que deux citoyens canadiens soient détenus de manière arbitraire en 2020 », a déclaré le diplomate en chef du Canada, saluant « la résilience démontrée par les familles » dans cette épreuve.

#FreeChinaHostages

Conscient de la précarité de ses liens diplomatiques avec Pékin – et des limites de son rapport de force avec l’empire du Milieu –, Ottawa s’est tourné vers des puissances alliées pour faire publiquement pression sur le régime de Xi Jinping. À la voix des États-Unis se sont ainsi progressivement ajoutées celles de nombreuses nations européennes (France, Allemagne, Royaume-Uni, etc.).

Cette stratégie a porté ses fruits, d’après l’ancien ambassadeur du Canada en Chine Guy Saint-Jacques. « La campagne a eu beaucoup de succès, et probablement que le leadership chinois se rend compte que l’image de la Chine s’est beaucoup détériorée », a-t-il suggéré dans un entretien avec La Presse. Et avec le changement d’administration à venir aux États-Unis, les astres pourraient bien être en voie de s’aligner, a-t-il argué.

Dans l’intervalle, celui qui a été chef de mission à Pékin de 2012 à 2016 a pris la plume pour participer à une autre campagne — épistolaire, celle-là. Dans le cadre de l’initiative baptisée #FreeChinaHostages, il a envoyé à l’ambassadeur de Chine au Canada, Cong Peiwu, une carte de Noël à l’intention de Michael Kovrig.

L’objectif de la campagne est d’inonder les boîtes aux lettres des ambassades de la République populaire de Chine au Canada et à travers le monde de cartes de souhaits pour les deux Canadiens qui s’apprêtent à vivre un troisième Noël sous les verrous chinois. Un geste solidaire que la famille Kovrig ne reniera certainement pas, à en croire les propos tenus par Vina Nadjibulla.

« Une des choses qui rend tout ça un peu plus supportable, c’est l’appui et la solidarité des Canadiens d’un bout à l’autre du pays. Nous sommes très reconnaissants du fait que même après deux ans, les Canadiens n’ont pas oublié, et que cela leur tient à cœur. Et ça veut dire beaucoup pour Michael aussi », a-t-elle tenu à souligner avant de conclure l’entrevue.

La saga des deux Michael en quelques dates

1er décembre 2018 

La directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou, est arrêtée par des agents de la GRC à l’aéroport international de Vancouver, où elle faisait escale, à la demande de Washington.

PHOTO BEN NELMS, BLOOMBERG

Meng Wanzhou en janvier 2019

10 décembre 2018

Michael Kovrig et Michael Spavor sont interceptés et placés en détention en Chine.

11 décembre 2018 

Le président Donald Trump affirme qu’il pourrait utiliser Meng Wanzhou comme monnaie d’échange si son intervention pouvait contribuer à la signature d’un traité commercial avec Pékin.

16 mai 2019 

Les Canadiens sont formellement mis en état d’arrestation ; Ottawa réclame encore plus fort leur « libération immédiate », de concert avec plusieurs alliés occidentaux.

27 mai 2020 

PHOTO JONATHAN HAYWARD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Meng Wanzhou en route vers la Cour suprême de la Colombie-Britannique, le 27 mai dernier

La Cour suprême de la Colombie-Britannique déboute Meng Wanzhou en déterminant que la procédure d’extradition vers les États-Unis peut suivre son cours.

19 juin 2020

Les deux Michael sont officiellement accusés d’espionnage par les autorités. Un verdict de culpabilité pourrait leur valoir un minimum de 10 ans de prison, voire un emprisonnement à perpétuité.

24 juin 2020 

Une vingtaine de personnes, dont Louise Arbour, ancienne juge à la Cour suprême, écrivent à Justin Trudeau pour l’inviter à mettre fin aux procédures d’extradition visant Meng Wanzhou. Le premier ministre refuse.

3 décembre 2020 

Des médias américains rapportent que le département de la Justice des États-Unis négocie avec le camp Meng pour conclure un accord qui lui permettrait de rentrer en Chine.

10 décembre 2020

Les deux Michael sont détenus en Chine depuis deux ans.

— Mélanie Marquis, La Presse