Alors que le Japon arrêtait sa dernière centrale nucléaire en activité, un «mur de glace» a été annoncé à la centrale de Fukushima, dévastée par le tsunami de mars 2011. La réouverture progressive des centrales nippones est-il encore possible, alors que les fuites d'eau radioactive se multiplient à Fukushima?

Mis à jour le 4 sept. 2013
Mathieu Perreault LA PRESSE

Le mur

Il s'agit d'une bande de terrain, entre les quatre réacteurs endommagés et l'océan, qui sera congelée jusqu'à une profondeur de 27 mètres grâce à la circulation de réfrigérants à basse température dans des tuyaux verticaux souterrains installés dans plus de 1000 puits. Cette barrière de glace empêchera les eaux souterraines contaminées de se rendre à la mer. Le coût est évalué à plus de 47 milliards de yens (470 millions CAN). Cette technologie est généralement utilisée pour stabiliser les sols lors de la construction de tunnels, par exemple pour le Big Dig qui a enfoui l'autoroute urbaine de Boston ou le nouvel aqueduc de New York. Mais elle a aussi été adoptée pour une mine d'or à Timmins, en Ontario, et envisagée - sans succès - pour le dragage de sols contaminés dans l'État de Washington. À Timmins, l'infrastructure nécessaire à un mur de glace de 3,7 km - près de trois fois la longueur de celui de Fukushima - a été installée pour empêcher l'eau d'inonder la mine Aquarius, mais la chute du prix de l'or a empêché l'ouverture de la mine. Selon un ingénieur cité par le Wall Street Journal, le coût de l'installation d'un mur de glace de 300 mètres est de 1 million US et son opération, de 15 000$ US par semaine.

Urgence

Tout au long de l'été, la compagnie Tepco, propriétaire de la centrale, a découvert des fuites d'eau radioactive - parfois vers la mer, parfois vers les rivières souterraines se déversant dans la mer - dont le flot atteint 1000 tonnes par jour. Un premier mur empêchant l'eau souterraine de contaminer la mer a été construit et un deuxième, en acier, est en préparation, mais il faudra deux ans avant qu'il soit terminé. Le mur de glace répond aux urgences créées par les fuites inexpliquées. Tepco ne sait toujours pas combien d'eau radioactive a fui des 1000 réservoirs construits depuis mars 2011 pour stocker l'eau de refroidissement des réacteurs, parce que la routine de ses techniciens ne prévoyait pas la mesure du niveau d'eau, seulement celle de la radioactivité. Au printemps, le nettoyage du site devrait commencer par le transfert de 400 tonnes de carburant extrêmement radioactif et se poursuivra pendant au moins 40 ans jusqu'à l'assainissement complet des sols environnants.

Gravité

À la fin de la semaine dernière, les autorités de sécurité nucléaire japonaises (NRA) ont mis en doute le niveau de gravité (3 sur l'échelle INES) qu'ils avaient eux-mêmes attribué à la mi-août aux fuites d'eau contaminée. Notant au printemps que les fuites de réservoirs souterrains, au départ évaluées à 167 tonnes, ont finalement été révisées à moins d'un dixième de tonne, le président de la NRA a avancé que les fuites du réservoir externe pourraient être inférieures à 300 tonnes. Cité par le Wall Street Journal, il a exprimé son incrédulité à l'idée que les inspecteurs de Tepco n'aient pas vu que le niveau de l'eau baissait avant qu'il soit 30% plus bas que prévu. Il faut dire que les patrouilles de surveillance des 1000 réservoirs étaient faites deux fois par jour par une équipe totalisant seulement neuf personnes, qui n'avaient pas le temps de prendre des notes sur chaque réservoir à moins d'une alerte radioactive. Tepco a annoncé que le nombre de patrouilleurs serait multiplié par six.

Réacteurs

En août, un groupe de réflexion financé par le ministère japonais de l'Industrie, l'Institut pour l'économie de l'énergie (IEE), a calculé dans un rapport que la remise en marche des réacteurs nippons gonflerait de 0,05à 0,25% le PNB du pays en freinant la hausse du coût de l'électricité. Leur fermeture, après mars 2011, a plongé dans le négatif la balance commerciale du Japon, pour la première fois depuis les années 70. Les importations additionnelles de pétrole et de gaz naturel dépassent 30 milliards US par année, le tiers du déficit commercial. L'agence réglementaire NRA va entamer cet automne les inspections des 52 réacteurs nucléaires, qui sont depuis lundi tous fermés (il en restait deux en service). Selon le Financial Times, l'IEE a trois scénarios, dont le plus pessimiste prévoit la réouverture de six réacteurs en 2015 et le plus optimiste, la réouverture de huit réacteurs en mars prochain et d'une vingtaine d'autres en 2015. La victoire en juillet du Parti libéral démocratique du premier ministre Shinzo Abe, aux élections de la chambre haute, a confirmé pour plusieurs observateurs que les Japonais placent la relance de l'économie avant la sécurité environnementale qu'amènerait une fermeture définitive des 52 réacteurs. M. Abe, qui dirige le pays depuis décembre dernier, est fermement en faveur de l'industrie nucléaire.