La COVID-19 est beaucoup plus présente qu’on ne le pense, estiment des experts

Publié le 31 mars
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse
Pierre-André Normandin
Pierre-André Normandin La Presse

Le nouveau sursaut de la pandémie serait grandement sous-estimé dans le Grand Montréal et ailleurs au Québec. En ce début de sixième vague, des scientifiques exhortent le gouvernement à redoubler d’ardeur pour revenir à un dépistage et à un traçage plus systématiques. Parce que, disent-ils, « ça peut partir vite ».

« Il y a probablement une sous-estimation très large à Montréal. Je ne serais pas surpris que les cas soient dix fois plus nombreux qu’on ne le pense, un peu comme en Ontario. En ce moment, on ne se base que sur les hospitalisations, mais ces données-là sont en retard. On navigue à vue », déplore le DMatthew Oughton, spécialiste des maladies infectieuses à l’Hôpital général juif.

Selon les données officielles des tests PCR, les régions en dehors du Grand Montréal affichent un taux moyen de 42 infections pour 100 000 habitants. Mais cela grimpe à 103 cas pour 100 000 habitants en Gaspésie, à 59 sur la Côte-Nord et à 55 dans le Bas-Saint-Laurent. Dans le Grand Montréal, c’est en comparaison 18 cas pour 100 000 habitants, des chiffres qui ne refléteraient pas la réalité.

Comment expliquer une telle situation ? Depuis le début de l’année, l’accès aux tests PCR est limité à certains groupes, comme les 70 ans et plus symptomatiques, les travailleurs essentiels ou les personnes vivant avec une maladie chronique. Signe que le dépistage est insuffisant, pas moins de 17,1 % des tests effectués actuellement s’avèrent positifs au Québec. Cela fait 15 semaines que le taux de positivité est supérieur au seuil de 5 % recommandé par l’Organisation mondiale de la santé afin de bien circonscrire la progression de la pandémie.

« Ça peut partir vite »

Mais il y aurait un décalage important entre la réalité et les chiffres publiés par Québec, si l’on se fie à un sondage hebdomadaire effectué par des chercheurs du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO). Ainsi, l’écart du taux d’infection entre la métropole et les régions est nettement moins important, selon les données collectées. En date du vendredi 25 mars, 3,5 % des répondants en dehors de Montréal disaient être positifs à la COVID-19, contre 2,5 % dans le Grand Montréal, des chiffres qui risquent d’exploser dans les prochains jours.

Certaines régions seraient aussi plus touchées qu’on le pense, comme la Gaspésie, suggère ce coup de sonde auquel environ 3000 personnes répondent chaque semaine depuis janvier dernier.

Pour l’une des responsables de cette analyse, la professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal Roxane Borgès Da Silva, il est évident que la transmission pourrait être sous-évaluée en milieu urbain. « Quand on a une population à très grande densité, avec beaucoup de salles de spectacle, des restaurants, des bars qui sont ouverts, la multiplication des contacts et du virus, ça peut partir vite », soutient-elle, alors que de nombreux établissements montréalais font face à des éclosions de COVID-19.

Mme Da Silva rappelle que des études suggèrent qu’un individu ayant contracté Omicron il y a plus d’un mois et demi « pourrait être réinfecté au BA.2 », le sous-variant responsable de la forte majorité des nouvelles infections au Québec.

« C’est une question sur laquelle on n’a pas encore beaucoup de littérature scientifique, mais si ça s’avère fondé, ça voudrait dire que tous les Montréalais infectés en décembre et en janvier pourraient être réinfectés en ce moment », observe l’experte. Dans l’est et le nord du Québec, la situation est « d’autant plus critique », note-t-elle, que les gens y conservent une certaine « naïveté immunitaire » du fait qu’ils ont été peu touchés lors des précédentes vagues.

Tests PCR et évaluation des eaux usées

Pour Benoit Barbeau, virologue et professeur au département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal, il serait aussi « très étonnant » que Montréal se situe à des niveaux inférieurs à ceux d’ailleurs. « Si c’est vraiment le cas, c’est une question de temps avant que ça change, fait-il valoir. On parle d’une ville centrale avec beaucoup de mouvement. »

Afin d’anticiper le début de la sixième vague au Québec, le virologue presse à nouveau Québec de relancer le dépistage. « Ça inclut le redémarrage des tests PCR à un niveau plus global, mais aussi l’utilisation et l’analyse des eaux usées comme en Ontario. Il faut vraiment qu’on ait un meilleur portrait de la situation », martèle-t-il.

Pour l’heure, Québec travaille toujours sur « un projet d’évaluation des eaux usées », mais aucune annonce n’a encore été faite. À Ottawa, la surveillance des eaux usées permet déjà de mieux analyser la hausse des cas en cours. Accessible en ligne, la plateforme 613-COVID montre d’ailleurs actuellement une forte remontée des nouvelles infections depuis quelques jours déjà.

Consultez la plateforme 613-COVID (en anglais)

Le DMatthew Oughton applaudit ce genre d’initiative numérique. « Après deux ans de pandémie, j’espère que les gouvernements ont compris quelque chose. Quand une vague arrive, il faut s’y préparer, avoir de bons indicateurs. C’est très facile de sous-estimer une courbe de transmission à son début. L’analyse des eaux usées pourrait être un très bon outil dans ce contexte-là », rappelle-t-il.

Des primes prolongées

Devant la hausse du nombre de cas et des hospitalisations, Québec reconduira au moins jusqu’au 14 mai les mesures prises pour faire face à l’absentéisme et à la pression dans le réseau de la santé, dont la « prime COVID ». Celle-ci devait initialement prendre fin le 16 avril. C’est donc dire que la fameuse « prime COVID » de 4 % et 8 % durera au moins un mois de plus pour tous les employés du réseau de la santé. Les syndicats ont accueilli l’annonce favorablement mercredi, ne cachant toutefois pas leur agacement. « C’est bien dommage qu’il faille une possible sixième vague pour que le gouvernement corrige l’erreur d’annuler ces primes, imparfaites mais nécessaires dans l’immédiat pour prévenir des démissions et des bris de services », ont affirmé à l’unisson la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), la Fédération de la santé du Québec (FSQ-CSQ), la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) et plusieurs autres.

Henri Ouellette-Vézina, La Presse