Pour un livre à paraître mardi aux Éditions du Boréal, qui porte sur l’hécatombe de la COVID-19 dans les CHSLD, trois journalistes de La Presse ont recueilli l’été dernier les témoignages de la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, et de sa cheffe de cabinet, Pascale Fréchette. Ces entrevues inédites, qui diffèrent considérablement du témoignage livré en janvier par Mme Blais devant la coroner Géhane Kamel, jettent un éclairage nouveau sur la tragédie, de l’intérieur même de la cellule de crise. Voici en primeur un extrait de ce futur ouvrage.

Publié le 27 mars
Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse
Katia Gagnon
Katia Gagnon La Presse
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

« Si on n’arrête pas ça, je démissionne »

Nous sommes à la mi-avril 2020. Une rencontre téléphonique spéciale vient d’avoir lieu. Les ministres de la Santé et des Aînés, le sous-ministre à la Santé (Yvan Gendron) ainsi que plusieurs sous-ministres adjoints y ont pris part. Pascale Fréchette, cheffe de cabinet de la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, a également été de la partie. À l’issue de cette réunion, Pascale Fréchette est profondément découragée.

Elle empoigne son téléphone pour appeler sa patronne : « Si on n’arrête pas ça, je démissionne. »

« Ça », ce sont les transferts massifs, qui ont eu lieu entre la mi-mars et le 8 avril, de patients des hôpitaux vers les CHSLD. Ce sont des patients âgés classés NSA, pour « niveau de soins alternatif ». En clair, ils n’ont plus besoin de soins aigus ni, donc, d’être à l’hôpital. Entre la première semaine de mars et le 8 avril, on les a envoyés en grand nombre vers les CHSLD.

De plus, après le 8 avril, malgré une directive du ministère de la Santé interdisant les transferts de patients NSA, des aînés qui ont dû faire un séjour à l’hôpital sont toujours renvoyés dans les lieux d’hébergement pour aînés, a constaté Pascale Fréchette. La cheffe de cabinet de Marguerite Blais le sait fort bien, puisqu’elle reçoit encore des courriels de familles paniquées transmis par les bureaux de députés.

Elle n’en peut plus.

Je ne pouvais pas croire qu’on continuait à envoyer des patients vers les CHSLD, où on manquait de tout.

Pascale Fréchette, cheffe de cabinet de la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais

Mme Fréchette connaît intimement le réseau des CHSLD. Sa mère y a été infirmière pendant toute sa vie professionnelle. Elle emmenait souvent la petite Pascale à son lieu de travail, lui installant même, à l’occasion, un lit pour la nuit. En 2000, la mère de Pascale Fréchette a pris sa retraite, « parce qu’elle disait qu’elle n’avait pas le temps de s’occuper de ses patients ».

Entrée en politique en 2001, Pascale Fréchette est devenue, en 2014, l’adjointe de circonscription du député François Paradis, ex-animateur d’une tribune téléphonique très populaire au réseau TVA de Québec. Elle a géré d’innombrables appels à l’aide de familles pour des « cas de CHSLD ».

PHOTO TIRÉE DE TWITTER

Pascale Fréchette, directrice de cabinet de la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais

Bref, à son arrivée au cabinet de Marguerite Blais, quatre ans plus tard, elle connaissait parfaitement l’état des lieux dans ces établissements. « Disons que j’étais critique dès le départ. »

Dès sa nomination, la nouvelle ministre responsable des Aînés a entamé une tournée des CHSLD. En deux ans, elle en a visité une centaine. Certaines visites étaient annoncées, d’autres pas. Elle débarquait, se rendait aux étages, parlait aux gens. « Je posais des questions, nous a-t-elle raconté en entrevue. Et j’avais toujours sensiblement les mêmes réponses : “J’ai pas le temps, on est débordés.” C’était ça, la réalité. »

Comment, en pleine pandémie, des aînés vulnérables ont-ils pu être transférés en masse vers un réseau qui manquait à ce point de bras ? Il faut remonter en février 2020 pour comprendre. À cette époque, le coronavirus a quitté son berceau d’éclosion et a gagné l’Europe et les États-Unis. Le réseau de la santé québécois assiste avec effroi à ce qui se passe en Italie, en Espagne et encore plus près de nous, à New York. Les hôpitaux sont pris d’assaut par les patients infectés par la COVID-19. Les urgences débordent. Les unités de soins intensifs sont dépassées. Il manque de respirateurs. Il manque d’espace pour recevoir ce tsunami de patients.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Un CHSLD pendant la première vague, au printemps 2020

Le 9 mars, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) présente au ministère de la Santé quatre scénarios à propos de la pandémie qui pourrait frapper le Québec. Le pire scénario, celui où on ne prend aucune mesure sanitaire préventive, est catastrophique : on y prévoit 250 000 hospitalisations, 56 000 morts et un réseau hospitalier complètement submergé.

Une semaine plus tard, l’INSPQ fait la même présentation devant la cellule de crise, qui rassemble le premier ministre, la ministre de la Santé, plusieurs hauts fonctionnaires et du personnel politique. Tout le monde a le souffle coupé, se souvient Jonathan Valois, à l’époque chef de cabinet de Danielle McCann.

On demande alors à la sous-ministre adjointe à la Santé, Lucie Opatrny, de préparer les hôpitaux pour affronter la pandémie. La tâche est titanesque : elle doit prévoir des trajectoires de soins pour les futurs patients COVID aux urgences et aux soins intensifs afin d’éviter qu’ils croisent d’autres patients sains. Certains hôpitaux doivent bâtir de toutes pièces des unités COVID pour les patients infectés. Lucie Opatrny doit s’assurer de l’accessibilité des cliniques de dépistage, des laboratoires, du matériel.

La sous-ministre adjointe Opatrny, que plusieurs ont décrite comme une véritable « générale de guerre », est debout chaque matin à 5 h pour lire les journaux, puis elle enchaîne les réunions toute la journée et règle souvent des problèmes jusqu’à minuit. Pendant les quatre mois de la première vague, elle dormira un maximum de quatre heures par nuit.

Elle forme rapidement des comités d’experts qui l’aident à prendre les bonnes décisions. Aucun représentant du milieu des CHSLD ne siège à ces comités. Pourquoi ? Parce que ces centres, qui font partie du réseau des établissements de soins de longue durée, relèvent non pas de Lucie Opatrny, mais de sa collègue Natalie Rosebush, elle aussi sous-ministre adjointe.

Gestionnaire de carrière, Natalie Rosebush est une femme compétente, dévouée, mais plutôt effacée, dont la personnalité est à des années-lumière de celle d’un bulldozer comme la Dre Opatrny. Le public fera sa connaissance pour la première fois en octobre 2021, lors de l’enquête de la coroner Géhane Kamel. Elle parle d’une voix douce et utilise généralement le jargon typique des fonctionnaires. Parmi tous les hauts fonctionnaires du ministère de la Santé à qui nous avons demandé de nous accorder une entrevue pour ce livre, elle est l’une des seules à avoir refusé, préférant répondre à nos questions par courriel.

« Elle n’avait pas l’emprise, le poids pour contrebalancer une personne comme Lucie Opatrny, résumera un conseiller politique, qui nous a demandé de taire son nom. Ce n’est pas la personne la plus tranchante, qui met son pied à terre. »

Ce que Marguerite Blais a dit à la coroner

La ministre Blais a témoigné sous serment en janvier devant la coroner Géhane Kamel. À 71 ans, elle avait décidé d’interrompre son congé de maladie pour épuisement professionnel afin de pouvoir répondre aux questions de MKamel. Voici, en quelques points, ce qu’elle a dit.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

La ministre Blais lors de son témoignage devant la coroner Géhane Kamel

La ministre a-t-elle été écoutée ?

MKamel a demandé à la ministre si elle avait été « impliquée dans les discussions de manière formelle » lors de la crise. « Est-ce que vous étiez entendue ? » Réponse de Mme Blais : « Si je n’avais pas été entendue, on n’aurait jamais eu autant de budget. » La ministre a été confrontée à des propos tenus en 2020 à l’émission Enquête de Radio-Canada, où elle a affirmé ne pas s’être sentie écoutée par Québec. « Je donnais mon point de vue. Peut-être que ce que je disais était pris en considération une semaine ou deux après, mais je le disais », avait-elle déclaré à la télévision. Des critiques qu’elle a grandement tempérées devant la coroner. « Je n’avais pas le recul nécessaire. J’étais dans des émotions extrêmes, a-t-elle plaidé au sujet de l’entrevue de 2020. Je suis revenue pour améliorer les conditions de vie. Quand je voyais les personnes et les infections partout, je suis devenue très émotive. »

Trop émotive

L’avocat de plusieurs familles de défunts, MPatrick Martin-Ménard, est revenu à la charge. Il a demandé à la ministre quels éléments auraient dû, selon elle, être « pris en considération » plus tôt par Québec. Encore une fois, Mme Blais a minimisé ses propos de 2020. « J’ai dit que je n’étais pas dans une circonstance pour accorder une entrevue à Enquête », a-t-elle répondu. Pas un mot sur la querelle des transferts de patients des hôpitaux vers les CHSLD, dont elle parle dans le livre.

Les hôpitaux avant les CHSLD

Selon Mme Blais, personne dans le gouvernement, elle comprise, n’a vraiment mesuré l’impact que la crise aurait dans les CHSLD au début de la pandémie. « Il n’y a personne qui croyait que ça toucherait les milieux de vie comme ça a touché les milieux de vie. On croyait que ça allait toucher les hôpitaux. C’est ça, la réalité », a expliqué la ministre. Elle a indiqué qu’en regardant, à cette époque, ce qui se passait en Italie, où les hôpitaux débordaient au point qu’on devait choisir les patients à soigner, « c’était logique de dire : en premier, on va faire en sorte d’avoir des lits [dans les hôpitaux] pour soigner les patients de coronavirus ».

Les CHSLD sont habitués

Ce n’est que le 9 mars 2020 que la vulnérabilité des personnes âgées à la COVID-19 aurait été abordée officiellement pour la première fois à Québec, lors d’une rencontre entre François Legault et le directeur national de santé publique de l’époque, Horacio Arruda. C’est à la suite d’un avis de l’Organisation mondiale de la santé à cette date, a expliqué Mme Blais, que le gouvernement a vraiment pris conscience de la vulnérabilité des aînés. Le sous-ministre à la Santé Yvan Gendron, présent à la rencontre, aurait alors assuré que les CHSLD étaient « habitués à avoir des éclosions ».

Des CHSLD pleins à craquer

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

En avril 2020, une amie d’un résidant d’un CHSLD à Laval vient prendre de ses nouvelles par sa fenêtre.

Dans cette frénésie de préparation des hôpitaux, il y a aussi la responsabilité absolument cruciale de prévoir des lits pour les futurs patients infectés. Les directions d’hôpitaux, surtout ceux qui sont désignés pour recevoir les premiers patients COVID-19, exercent d’énormes pressions sur le ministère de la Santé afin qu’on libère des lits pour les malades qui seront infectés par le coronavirus.

En annulant les opérations non urgentes et en donnant la directive de soigner les patients atteints de maladies chroniques ailleurs que dans les hôpitaux, la médecin et sous-ministre adjointe Lucie Opatrny parvient à libérer des milliers de lits. Combien ? Pendant la crise, on a toujours évoqué le chiffre de 7000. En réalité, environ 3000 lits ont été rendus disponibles dans tout le Québec, indiquera Mme Opatrny au journaliste Alec Castonguay dans un ouvrage publié au printemps 20211.

Et il y a finalement ces patients étiquetés « niveau de soins alternatif », les fameux « patients NSA », qui n’ont plus besoin d’être à l’hôpital.

À la mi-mars, les CISSS reçoivent du ministère de la Santé la directive de libérer 80 % de leurs lits occupés par des patients NSA. Directrice adjointe du programme de soutien à l’autonomie des personnes âgées au CISSS de Laval, Marie-France Jobin expliquera que le Québec a alors décidé de vider les hôpitaux en voyant ce qui se passait ailleurs dans le monde.

« Ce qu’on avait peut-être oublié de regarder, c’est qu’en Europe et en Asie, les hôpitaux étaient pleins, mais ils n’ont pas vraiment de CHSLD là-bas […]. On a peut-être omis cette analyse-là », expliquera-t-elle un an plus tard, lors de l’enquête publique de la coroner.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Géhane Kamel, coroner chargée de l’enquête publique

« On s’est dit : “Qui sont les plus vulnérables ?” Ce sont les personnes âgées. Elles attendent déjà un transfert en CHSLD, tout le paperwork est déjà fait. Ce sont les plus vulnérables : il faut les sortir des hôpitaux ! Ça va les protéger, de ne pas être dans une chambre à quatre avec un patient possiblement infecté. Ce n’était vraiment pas une stratégie pour libérer des lits de les envoyer dans les CHSLD », a expliqué Lucie Opatrny en entrevue pour cet ouvrage.

« Pour nous, la maladie arrive par avion par des gens qui ne sont pas des aînés, renchérit Jonathan Valois, à l’époque chef de cabinet de la ministre de la Santé, Danielle McCann. S’ils sont malades, ils entrent dans les hôpitaux. Alors, il ne faut pas laisser les aînés dans les hôpitaux ! Où je mets mes aînés ? Dans les CHSLD ! »

C’est sûr que là, ils vont être corrects. On est sûrs que là, on les protège.

Jonathan Valois, ex-chef de cabinet de la ministre de la Santé, Danielle McCann

Les intentions sont donc excellentes. Mais le résultat, c’est qu’au cours du mois de mars 2020, les CHSLD sont remplis à craquer. « Une chambre à trois, il y a trois aînés. Une chambre à quatre, il y en a quatre. Les résidences intermédiaires, les résidences de type familial… Si elles ont des places, on les prend ! », résume M. Valois.

Les directives de transfert, diffusées le 19 mars, permettent aux CHSLD de loger deux patients par chambre si celle-ci est assez grande et même d’utiliser les salons communs pour caser des patients. Les établissements publics sont également autorisés à procéder à des achats de places massifs dans le réseau des CHSLD privés. Un peu plus de 900 places ont déjà été répertoriées, stipule le document. Le réseau public dépensera au moins trois millions de dollars pour acheter des places dans le réseau privé.

Or, Pascale Fréchette et sa patronne n’avaient pas du tout conscience de l’ampleur de cette grande « opération lits », ont-elles relaté en entrevue pour ce livre. La cheffe de cabinet de Marguerite Blais nous a dit avoir été alertée lorsqu’elle a commencé à recevoir des courriels transmis par les députés, qui faisaient état de transferts de patients des hôpitaux vers les CHSLD dans des conditions parfois scandaleuses.

C’est qu’à l’époque Marguerite Blais est responsable des Aînés dans le gouvernement Legault. Elle n’est pas ministre de la Santé. Elle gère donc la clientèle des CHSLD, mais les établissements comme tels, le personnel qu’on y emploie, les soins qu’on y prodigue relèvent, eux, du ministère de la Santé. Mme Blais n’a aucune véritable autorité sur les CHSLD et sur ce qui s’y passe.

Le plan de délestage, ça n’est jamais venu à nos oreilles. On ne nous a jamais dit : « On vide des lits. » Dès qu’on l’a su, on a dit : « Vous arrêtez de faire ça ! » Parce qu’on savait qu’on n’avait pas le personnel dans les CHSLD pour soigner ce monde-là. La plus grande bataille, le point de friction majeur, ç’a été de faire arrêter ça.

Pascale Fréchette, cheffe de cabinet de la ministre Blais

Lors d’une longue entrevue pour ce livre, Marguerite Blais a confirmé les multiples interventions qu’elle-même et sa cheffe de cabinet ont faites à l’intérieur même de la cellule de crise : « On hurle, on hurle, Pascale et moi. On hurle tout le temps. »

Dans ses réponses à nos questions transmises par courriel, la sous-ministre adjointe Natalie Rosebush a répondu que « les autorités du MSSS ont été tenues informées de l’ensemble des décisions concernant la pandémie, incluant la correspondance transmise aux PDG des établissements le 19 mars 2020 concernant le plan de délestage des usagers en niveau de soins alternatif ».

Au bureau du premier ministre Legault, on se souvient très bien des nombreuses questions de Mme Fréchette à propos de la situation dans les CHSLD à l’aube de la pandémie. « Après une énième remarque de sa part sur les CHSLD, je me suis penché vers elle et je lui ai dit que ses interventions étaient un peu trop prévisibles », se souvient un conseiller de François Legault. « S’il n’y avait pas eu Marguerite Blais et Pascale Fréchette, on aurait encore perdu plus de temps avant de se rendre compte qu’il se passait quelque chose [dans les CHSLD] », a reconnu Jonathan Valois.

Envoyés à l’abattoir ?

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Le centre d’hébergement Vigi Mont-Royal, un CHSLD lourdement touché par la COVID-19 au printemps 2020. Tous les résidants et tous les employés avaient alors été infectés à la suite d’une panne du système de ventilation.

À la fin de mars 2020, Pascale Fréchette réagit. « J’ai demandé : “Mais comment ça se fait qu’il y a des transferts ?” Jamais on n’aurait pensé qu’il y en avait autant ! » En effet, les chiffres sont impressionnants. De la fin de février à la fin de mars 2020, pas moins de 865 aînés sont transférés d’un lit d’hôpital à un CHSLD.

Au total, pendant toute la durée de la première vague, 1214 aînés provenant de lits hospitaliers ont été admis en CHSLD, selon les données du ministère de la Santé. Les transferts ont été stoppés le 8 avril, mais ont repris le 23 avril, avec la consigne de placer les cas suspects dans une zone tampon.

Selon la ministre de la Santé à l’époque, Danielle McCann, on ne peut pas parler de transferts « massifs » puisque, à la même période l’année précédente, 900 aînés avaient été transférés des hôpitaux vers les CHSLD, indiquera-t-elle lors de l’enquête du coroner, en novembre 2021.

Néanmoins, on peut constater qu’en mars et en avril 2020, le nombre de patients en « niveau de soins alternatif » est à son plus bas, avec 170 patients dans l’ensemble des hôpitaux montréalais, comme le montrent des documents obtenus par La Presse en avril 20202. Normalement, à Montréal, le nombre de patients étiquetés « niveau de soins alternatif » dépasse les 500. À l’inverse, le nombre d’aînés dans les CHSLD a rarement été aussi élevé : 38 886 personnes âgées sont hébergées dans les établissements de longue durée du Québec. C’est plus qu’à n’importe quelle période au cours des deux années qui précèdent la pandémie.

[…]

Tout cela, Pascale Fréchette ne le sait pas avec précision au cours du mois de mars 2020, mais elle pressent des problèmes : dès le 18 mars, elle reçoit régulièrement des courriels de la part de familles qui font appel à leur député pour bloquer des transferts de bénéficiaires hospitalisés vers les CHSLD ou vers les résidences pour aînés. Chaque fois, elle réagit. Mais rien ne bouge.

« Ç’a été difficile », racontera-t-elle. La Direction générale des affaires universitaires, médicales, infirmières et pharmaceutiques du ministère de la Santé, dont la patronne était Lucie Opatrny, « était très centrée sur l’hôpital, et je ne suis pas certaine qu’ils se préoccupaient beaucoup de savoir ce qui allait arriver à ces gens-là en CHSLD ».

« Marguerite [Blais] nous dit : “Arrêtez d’en envoyer, on n’aura pas de monde pour les soigner.” Mais sans dire qu’on ne l’écoute pas, on lui dit : “C’est beau : on va s’assurer qu’on ait la main-d’œuvre nécessaire” », se désolera a posteriori Jonathan Valois, à l’époque chef de cabinet de Danielle McCann, en entrevue pour cet ouvrage.

À la mi-avril, à bout de ressources, Pascale Fréchette décroche le téléphone et menace de démissionner. « Elle voulait partir, se souviendra Marguerite Blais. Elle n’était pas capable de dormir la nuit avec ça. » Et qu’a fait la ministre responsable des Aînés ? « J’ai parlé fort », répondra-t-elle sobrement. À qui ? « Entre autres à la Dre Opatrny. »

Et que lui a-t-elle dit ? Qu’on envoyait des aînés à l’abattoir ?

Je n’ai pas dit « l’abattoir », mais c’était un peu ça. Elle n’a pas fait ça par malice. Mais entre elle et moi, il y a eu de la friction, parce que je me mêlais de ses affaires.

Marguerite Blais, ministre responsable des Aînés

Quand on l’informe que Mmes Fréchette et Blais ont eu le sentiment de ne pas obtenir beaucoup d’écoute de sa part, la Dre Opatrny fait une pause. « Je n’avais pas besoin de lits. Avec l’arrêt des chirurgies – c’est ça qui occupe beaucoup de lits –, j’en avais en masse. Et les patients ne rentraient pas. Ce n’est pas comme si j’avais une pression pour libérer des lits. » Mais comment expliquer, dans ces conditions, que ces transferts se soient poursuivis si on n’avait pas besoin de lits ? La sous-ministre adjointe n’a pas de réponse : « J’avais des milliers de lits libérés, alors ça n’était pas un enjeu. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Lucie Opatrny, sous-ministre adjointe à la Santé

La Dre Opatrny dit avoir pris conscience de l’état des lieux dans les CHSLD le 29 mars, lors de l’appel de la Dre Nadine Larente, qui vient tout juste de passer au CHSLD Herron. Pourtant, l’arrêt des transferts n’est officiellement ordonné que plusieurs jours plus tard, le 8 avril.

« À un moment donné, on a commencé à m’écouter, dira Marguerite Blais avant de faire une longue pause. Un peu. »

Au cours des jours qui ont précédé l’émission de cette directive, Pascale Fréchette a pourtant multiplié les courriels d’avertissement. Le 7 avril, presque à bout de patience, elle a envoyé un courriel à la sous-ministre adjointe Rosebush pour se plaindre d’un nouveau transfert en Estrie : « Nous avons 6000 lits de libres, pourquoi risquer de contaminer un CHSLD ? » Le 8 avril, elle n’en peut plus : « Les centres hospitaliers autorisent et forcent le retour en résidence pour aînés de personnes infectées », dénonce-t-elle dans un courriel dont l’en-tête comporte la mention « Urgent », adressé à Mme Rosebush et à son patron, le sous-ministre Yvan Gendron.

[…]

Une erreur, ces transferts massifs ? Non, répondra la ministre de la Santé, Danielle McCann, qui persistera et signera lors d’une entrevue pour cet ouvrage en juillet 2021.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Danielle McCann, alors qu’elle était ministre de la Santé et des Services sociaux

« Que serait-il arrivé s’ils étaient restés dans les hôpitaux ? On ne le saura jamais, ça. Ils auraient peut-être été infectés. Peut-être que nos hôpitaux auraient débordé et que, là, on aurait eu une autre crise. »

« Avec les informations que j’avais – les cas allaient être des jeunes familles qui avaient voyagé, qui allaient arriver à l’urgence, qui allaient être admises dans des chambres à quatre à l’hôpital –, je crois que c’était la bonne décision, dira Lucie Opatrny. Maintenant, combien de temps ç’a continué avant de comprendre que ce n’était pas logique, que les zones n’étaient pas organisées ? Est-ce que la dernière semaine de mars, on aurait pu faire les choses différemment ? »

En tout cas, pour le début de mars, je ferais la même chose avec les données qu’on avait à ce moment-là.

La Dre Lucie Opatrny, sous-ministre adjointe à la Santé

Pourtant, dès le 9 mars, lors de la première réunion de la cellule de crise du gouvernement, le premier ministre François Legault s’est lui-même enquis de ce qui se passait dans les CHSLD. « M. Gendron lui a répondu qu’on avait l’habitude des épidémies dans les CHSLD chaque année… Et après, les discussions ont été concentrées sur la capacité hospitalière », se souvient Pascale Fréchette.

1. Alec Castonguay, Le printemps le plus long. Au cœur des batailles politiques contre la COVID-19, Montréal, Québec Amérique, 2021.

2. Katia Gagnon et Ariane Lacoursière, « La béquille du réseau chancelle », La Presse, 18 avril 2020.

5060 / L’hécatombe de la COVID-19 dans nos CHSLD

5060 / L’hécatombe de la COVID-19 dans nos CHSLD

Préface de Paul Arcand

Boréal
Parution : 29 mars 2022