La « rigidité » des CISSS et des CIUSSS est aussi déplorée

Publié le 10 février
Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse

(Québec) Si les Québécois se préparent à dire adieu à « l’essentiel » des mesures sanitaires, il en est autrement pour les aînés dans les milieux d’hébergement. Des résidences privées pour aînés (RPA) dénoncent des mesures trop strictes, la « rigidité » des CISSS et CIUSSS et les effets dévastateurs du confinement sur les résidants triplement vaccinés.

Le Regroupement québécois des résidences pour aînés (RQRA) réclame à son tour un calendrier de déconfinement pour les personnes âgées vivant en résidence. « L’état des aînés est en train de se détériorer, on ne ferait pas ça à un animal. On ne peut pas faire ça à nos aînés », lance le président-directeur général, Marc Fortin.

Des propriétaires de RPA à travers la province ont rapporté à La Presse les dommages collatéraux du confinement sur leurs résidants. Ils ont aussi témoigné du manque de collaboration des CISSS et CIUSSS et de l’absence de flexibilité dans l’application des directives, qui, pourtant, varient d’un établissement à l’autre.

Deux gestionnaires, qui ont demandé l’anonymat par peur de représailles, nous ont aussi confié avoir été menacés de perdre leur certification après avoir demandé des aménagements à leur établissement. Des situations « parfois extrêmes » confirmées par le RQRA.

Le gouvernement a peur de mal paraître. Il est parti d’un extrême à l’autre [après la première vague], mais dans l’autre extrême, il y a de méchants dégâts qui sont en train de se faire et la voix de gens qui gèrent ça n’est pas entendue.

Marc Fortin, président du Regroupement québécois des résidences pour aînés

M. Fortin n’hésite pas à parler d’un « surconfinement » avec la vague Omicron.

La Presse rapportait mercredi les conclusions d’une étude américaine selon laquelle l’isolement peut avoir des conséquences aussi graves que la COVID-19.

Lisez l’article de La Presse sur cette étude

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a récemment rencontré les dirigeants des CISSS et CIUSSS pour « leur réitérer l’importance de faire preuve de gros bon sens dans l’application des mesures en milieux de vie pour aînés, tout en assurant la sécurité des personnes hébergées », a indiqué son cabinet mercredi.

Selon le RQRA, les consignes sanitaires ne tiennent pas compte du fait que la majorité des résidants ont reçu trois doses de vaccin. Les aînés en résidences privées, pour la plupart autonomes, ne demandent pas mieux que d’apprendre, eux aussi, « à vivre avec le virus », pour reprendre les mots du premier ministre François Legault, mardi.

« Traités comme des enfants »

« Comment ça se fait qu’on les isole, qu’on les enferme comme s’ils n’étaient pas capables de prendre soin d’eux, comme s’ils étaient des gens inaptes ? », s’interroge le président et chef de la direction du groupe IMMO 1re, Hugo Boucher.

« On les traite comme des enfants, et ça, moi, je suis tanné. C’est de l’âgisme à son meilleur. [Les autorités] ne comprennent pas la réalité des RPA. J’ai des gens ici qui sont autonomes comme vous et moi », poursuit M. Boucher, dont le groupe possède une dizaine de résidences à Montréal et en Montérégie, notamment.

Il cite l’exemple d’une résidence où deux aînés sur une centaine ont été déclarés positifs à la COVID-19. Pour être considéré comme un milieu « en éclosion », il faut compter deux cas et plus. « Et là, on isole toute la résidence […], ça peut durer des semaines », déplore M. Boucher.

On s’explique mal pourquoi on n’isole pas seulement les cas positifs et leurs contacts, par exemple.

On s’est retrouvé récemment avec des aînés confinés pendant quatre, cinq, six semaines alors qu’on avait une dizaine de cas sur quelque 150 unités. Toute la résidence confinée et la salle à manger fermée.

Marc Fortin, président du Regroupement québécois des résidences pour aînés

Au cabinet de la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, on assure suivre « les recommandations de la Santé publique » pour l’application des mesures sanitaires dans les RPA. « Nous sommes empathiques face à la situation que vivent les aînés dans les milieux de vie depuis deux ans », a-t-on souligné.

Mardi, le gouvernement Legault a annoncé des assouplissements sur le nombre de visiteurs autorisés dans les milieux d’hébergement, dont les CHSLD et les RPA.

L’application des directives « pas uniforme »

Le RQRA soutient que l’enjeu n’est pas « nécessairement comment les mesures descendent du [ministère de la Santé et des Services sociaux] », mais comment elles sont exécutées par certains CISSS et CIUSSS. Cela touche autant les plus petites résidences que les grands groupes, a pu constater La Presse.

« L’application des directives n’était pas uniforme et donc, ç’a été très exigeant parce qu’il fallait débattre notre point pour s’assurer que les directives n’étaient pas plus sévères qu’elles devaient l’être pour nos résidants », explique la vice-présidente aux affaires juridiques du Groupe Maurice, Isabelle Nantais.

Annie Des Rosiers est propriétaire de la résidence Grande Côte à Saint-Eustache. Elle a formé une bulle dès le début de la pandémie avec ses 21 résidantes qui souffrent toutes d’alzheimer. Aucun cas de COVID-19 n’a été déclaré jusqu’à présent.

Mais, chaque fois qu’il y a une directive qui sort, c’est comme un nouveau combat.

Annie Des Rosiers, propriétaire de la résidence Grande Côte

Elle déplore que les RPA aient « perdu leur droit de gestion » depuis le début de la pandémie. « On n’est pas gouvernemental et il y a des moments où, à cause de la situation particulière de ma résidence, je voulais appliquer certaines choses et on me disait : ‟non, t’as pas le droit” », fait valoir Mme Desrosiers.

Selon le RQRA, les expériences vécues dans les RPA pendant la crise sanitaire ont ravivé l’importance de nommer un ombudsman ou une entité indépendante qui pourrait analyser les plaintes des RPA contre les CISSS et CIUSSS. « Nous, on est dans des situations où on est terrorisé, où personne n’ose parler ou se plaindre », illustre M. Fortin, évoquant la peur d’être ensuite moins bien desservi.

« On a besoin de rétablir un équilibre relationnel avec les CISSS et les CIUSSS. Il y en a qui sont extraordinaires, mais il y en a une grosse partie qui font ce qu’ils veulent, comme ils veulent et passent outre le Ministère. Ils ne peuvent pas être juges et parties comme ça, on parle d’aînés. On veut un ombudsman qui va traiter les plaintes de façon anonyme », dit-il.

En savoir plus

  • 800
    Nombre de gestionnaires et de propriétaires membres du Regroupement québécois des résidences pour aînés
    SOURCE : REGROUPEMENT QUÉBÉCOIS DES RÉSIDENCES POUR AÎNÉS
    100 000
    Nombre d’unités locatives gérées par les membres du Regroupement québécois des résidences pour aînés
    SOURCE : REGROUPEMENT QUÉBÉCOIS DES RÉSIDENCES POUR AÎNÉS