(Ottawa) Le centre-ville d’Ottawa était survolté vendredi soir : les camionneurs en provenance de Hamilton, en Ontario, se sont garés devant le parlement dans une cacophonie de coups de klaxon et d’acclamations. Le convoi ferait six kilomètres de long, selon les autorités. « Et ce n’est que le début », prévient la police de la ville.

Mis à jour le 28 janvier
Lila Dussault
Lila Dussault La Presse

Avec l’arrivée du convoi, des effluves de tuyaux d’échappement ont imprégné les rues de la capitale. Des dizaines, voire des centaines de véhicules ont défilé, drapeaux au vent, pendant des heures, dans une clameur tonitruante. Sur les trottoirs, une neige brune, meurtrie par les pas d’une foule électrisée. Un peu partout, des enfants, juchés sur des épaules ou tenus par la main.

Les manifestants, qui s’opposent à la vaccination obligatoire des camionneurs, convergent vers Ottawa depuis plusieurs jours, dans un mouvement nommé « Canada Unity ». L’arrivée dans la capitale les a galvanisés. « Nous devons reprendre le Canada des mains du communisme, du totalitarisme, des décrets illégaux et de la censure », a énuméré avec véhémence Laura, une manifestante venue de Toronto qui a préféré taire son nom de famille.

Sept autres convois sont attendus dans la capitale samedi. Ils sont pour l’instant arrêtés en banlieue, dans des villes comme Vankleek Hill, Cornwall et Arnprior. Trois arrivent du Québec, tandis que deux autres viennent du sud de l’Ontario, un des Maritimes et un de l’Ouest canadien, précise Amy Gagnon, agente aux communications du Service de police d’Ottawa (SPO).

En début de soirée vendredi, des camions bariolés d’inscriptions telles que « Fuck Trudeau » et « No Mandate » (« pas d’obligation vaccinale ») – la plupart sans leur remorque – se sont garés sur les trois voies de la rue Wellington en face du parlement. S’étirant jusqu’à la rue Kent, ce convoi représente l’équivalent d’environ six kilomètres de long, affirme Amy Gagnon. Le reste des camions a été dirigé vers d'autres espaces de stationnement réservés pour eux dans la capitale.

PHOTO PATRICK DOYLE, REUTERS

Convoi de camionneurs au centre-ville d’Ottawa, vendredi soir

Malgré le brouhaha, tout est « tranquille », déclare Mme Gagnon, aucun incident n’ayant été rapporté. « La communication est bonne avec les organisateurs des convois. Ils veulent que leur message passe. Ils ne veulent pas de violence, donc ils travaillent avec nous », a-t-elle expliqué à La Presse par téléphone en début de soirée vendredi.

Présents malgré le froid

Des centaines de manifestants se sont massés devant le parlement d’Ottawa dès le début de l’après-midi vendredi, malgré le froid saisissant. « Je suis ici parce que je suis fatigué d’être intimidé par mon gouvernement », a affirmé Shawne Reid, accoté sur la barrière devant le parlement. L’homme de 43 ans est arrivé jeudi soir de la ville de Barrie, en Ontario, située à 400 kilomètres à l’ouest d’Ottawa.

Je n’ai plus aucune liberté. On me dit ce que je peux faire, et quand le faire. Je ne suis pas d’accord avec la vaccination obligatoire, je suis pour le droit au choix.

Shawne Reid, de Barrie, en Ontario

Conducteur de camions-poubelles, l’homme a dormi dans son véhicule dans la nuit de jeudi à vendredi, malgré le froid.

Un peu plus loin, trois hommes venus de Québec ont pris un vendredi de congé pour prendre part à la manifestation. « On ne veut plus rien savoir de la passe vaccinale, des mesures [sanitaires]. Même l’OMS [Organisation mondiale de la santé] a dit qu’on ne s’en sortira pas avec [les doses de rappel], lance l’un d’eux, une bière à la main. On veut juste retourner à un mode de vie normal. » L’homme de 36 ans, travaillant dans le milieu de l’informatique, a aussi refusé de donner son nom à La Presse.

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Manifestation au centre-ville d’Ottawa, vendredi soir

Rappelons que le mouvement « Canada Unity » réclame que la gouverneure générale et le Sénat ordonnent au gouvernement fédéral, et à tous les gouvernements provinciaux et territoriaux, de lever les restrictions sanitaires liées à la COVID-19. Il veut aussi que le gouvernement renonce à imposer les amendes liées à ces mesures et retire le passeport vaccinal, qu’ils qualifient d’« illégal ».

En fin de soirée, l’atmosphère a pris une tournure encore plus surchauffée. « Où es-tu, Justin ? », ont scandé en anglais un groupe de Montréalais. « Ce sont beaucoup les mêmes véhicules qu’on voit passer », a précisé à La Presse une policière postée près du parlement, d’où elle observait le défilé en apparence interminable de voitures dont les phares éclairaient le bitume mouillé.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Manifestation au centre-ville d’Ottawa, vendredi soir

La vie suit son cours

À quelques pas, de l’autre côté du canal Rideau, le centre commercial du même nom était achalandé en fin d’après-midi vendredi. La police d’Ottawa a affirmé être en communication avec les commerçants, mais n’a pas formellement recommandé la fermeture des magasins. Sur place, les clients circulaient en faisant leurs emplettes.

« Je veux m’assurer que mes employés et le magasin sont en sécurité », s’est inquiétée Elise Houle, gérante de la chocolaterie Laura Secord, située à l’une des entrées du centre commercial. Elle n’avait pas encore décidé si elle ouvrirait ou fermerait son commerce ce week-end.

En ce moment, je suis aussi prête à faire rentrer des employés de plus qu’à fermer le magasin.

Elise Houle, gérante de la chocolaterie Laura Secord du centre commercial Rideau

À côté, le magasin Sport Tek n’a pas hésité : fermeture complète vendredi et samedi. Au Starbuck juste en face, une employée affirmait que le café avait fermé ses portes plus tôt, pour s’assurer que l’équipe pourrait rentrer sans encombre, malgré la congestion.

D’autres commerçants présents, qui n’ont pas voulu être nommés, ont déclaré qu’ils garderaient leurs portes ouvertes toute la fin de semaine, sans inquiétude. Un groupe de jeunes étudiants étrangers ne savaient même pas qu’une manifestation se déroulait, de l’autre côté du cours d’eau.

Avertissement de froid extrême et hébergement limité

Trouver un endroit où dormir sera difficile à Ottawa ce week-end. Tant les hôtels que les auberges de jeunesse contactés par La Presse affichaient complet pour les nuits de vendredi et samedi. Or, Environnement Canada a lancé un avertissement de froid extrême pour la région. Avec le refroidissement éolien, on s’attendait à ce que la température ressentie chute à - 36 dans la nuit de vendredi à samedi.

« À Ottawa, c’est quasiment plein, a confirmé Amy Gagnon, agente aux communications du Service de police d’Ottawa. Les gens ont préarrangé des endroits où dormir. Du moins, ce sont les informations qu’on a. On espère qu’elles sont bonnes. »