Les allègements annoncés mardi par Québec sont accueillis avec prudence dans le réseau de la santé. Car même si on reconnaît que la population a besoin de souffler et que les hospitalisations sont en baisse, la situation reste très tendue dans bon nombre d’hôpitaux.

Publié le 26 janvier
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

« On vit comme dans deux mondes. Dans les hôpitaux, la situation a arrêté d’empirer. Mais ça ne va pas mieux. D’un autre côté, la population est fatiguée et a besoin d’allègements », note le Dr Gilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec (ASMUQ).

« C’est comme si le gouvernement était un arbitre entre l’économie et la santé. Il y a deux visions qui s’affrontent. Mais ça ne va pas mieux dans le réseau de la santé. Loin de là », affirme le président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), Réjean Leclerc.

Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, estime que la position du gouvernement n’est vraiment pas simple actuellement.

Oui, la situation dans les hôpitaux reste difficile. Mais la lassitude pandémique atteint aussi un point de non-retour.

Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

En annonçant sa série d’assouplissements, mardi, le premier ministre François Legault a reconnu que la capacité hospitalière restait « limitée » au Québec et que 12 000 travailleurs étaient toujours absents, ce qui oblige le gouvernement à être « prudent » dans ses allègements.

Lundi, le Québec comptait 3278 patients hospitalisés avec la COVID-19, un nombre qui diminue, mais « pas vite », a dit M. Legault. Et les projections pour les prochaines semaines prévoient une baisse des hospitalisations, mais restent « instables ».

Le directeur national de santé publique par intérim, le Dr Luc Boileau, reconnaît que la situation dans les hôpitaux est « fragile ». Mais pour lui, « il faut donner un espace pour permettre de vivre différemment […] tout en étant prudent ». « Est-ce qu’il faut attendre que ce soit parfaitement rétabli pour donner de l’espace ? Je pense que non », dit-il. Le Dr Boileau estime que le calcul a été « bien fait » entre le risque pour les hôpitaux et le « besoin pour les gens de socialiser ».

« Un travail d’équilibriste »

Sur le terrain, les inquiétudes sont palpables. « On fait quoi si les cas remontent [plus], car le système de santé est déjà à pleine capacité ? », a demandé sur Twitter mardi midi l’intensiviste Amélie Boisclair. Elle a reconnu que décider de l’allègement ou non des mesures sanitaires était « un travail d’équilibriste ». Mais elle a souligné que le système de santé « craque de partout ». La Dre Boisclair dit ne pas souhaiter le maintien du confinement, mais bien « un plan de déconfinement sécuritaire parce que les hôpitaux ne sont pas moins sous tension qu’il y a une semaine ».

« Il y a encore beaucoup de temps supplémentaire obligatoire. Le système de santé est encore amoché. On est encore dans le délestage jusqu’au cou », confirme le DBoucher.

Ce dernier croit néanmoins qu’« on ne peut pas attendre que les hôpitaux reviennent à la normale dans trois à six mois pour alléger » les mesures de confinement. M. Leclerc est d’accord. Car selon lui, la situation pourrait très bien rester difficile encore plusieurs mois dans les hôpitaux.

De l’avis du Dr Boucher, il sera toutefois primordial d’observer l’impact de l’ouverture des écoles, en vigueur depuis une semaine, sur le nombre d’éclosions au Québec avant d’aller encore plus loin dans les assouplissements.

Si on note une hausse, ça va être difficile dans les hôpitaux. Mais si les éclosions sont bien contrôlées, ça va nous permettre de déconfiner un peu plus.

Le Dr Gilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec

La Dre Judy Morris, présidente de l’Association des médecins d’urgence du Québec, note que de nombreux travailleurs s’absentent ces jours-ci, car leurs enfants sont atteints de la COVID-19. La Dre Morris croit aussi que la situation devra être suivie de près. « On est probablement rendus là, à alléger. Mais il manque de tests. Le gouvernement a annoncé un nouveau système pour suivre les cas [une plateforme d’autodéclaration de tests mise en ligne mardi matin]. Y arrivera-t-on ? C’est un questionnement que j’ai », dit-elle.