Les autorités ont épinglé des employés du réseau de la Santé d’un peu partout au Québec qui, contre de l’argent, ont participé à la fabrication de milliers de passeports vaccinaux frauduleux. Ces personnes inscrivaient à la tonne des faux vaccins dans le registre de vaccination du gouvernement, le tout avec une facilité désarmante, confie un des individus arrêtés.

Mis à jour le 20 janvier
Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse
Vincent Larouche
Vincent Larouche La Presse
Daniel Renaud
Daniel Renaud La Presse
Tristan Péloquin
Tristan Péloquin La Presse

« C’était de l’argent très facile et leur sécurité était tellement médiocre, c’est comme s’ils te disaient : Fais-le! », affirme Adams Diwa, un ancien employé du centre de vaccination du Stade olympique arrêté en novembre. En entrevue avec La Presse, il reconnaît avoir reçu environ 60 000 $ en pots-de-vin pour inscrire de fausses preuves vaccinales dans les dossiers d’une soixantaine de personnes, l’équivalent de plus ou moins 1000$ pour chaque fausse inscription. Il est loin d’être le seul.

Selon trois sources, dont une directement impliquée dans des enquêtes, des passeports vaccinaux obtenus grâce à l’ensemble des fraudes découvertes au cours des derniers mois n’auraient toujours pas été révoqués par Québec. Des employés d’un établissement qui voulaient les révoquer se seraient même fait dire par leurs supérieurs de ne pas le faire. Une information qui n’a pas été confirmée par le ministère de la Santé, qui n'a d’ailleurs répondu à aucune de nos questions, mercredi.

Dès la fin de l’été, plusieurs milliers de fraudes probables avaient été signalées à ce même ministère, confirme l’un de nos informateurs. L’Unité permanente anticorruption (UPAC), mais aussi le gouvernement et certains établissements de Santé, mènent actuellement des enquêtes. Filature, perquisitions dans des résidences, comptes bancaires gelés, saisie de téléphones et autres pièces à conviction, interrogatoires en règle : plusieurs moyens ont été déployés et des travailleurs ont été congédiés, selon plusieurs sources proches du dossier qui ne sont pas autorisées à s’exprimer publiquement.

Aucune accusation n’aurait été portée devant le tribunal à ce stade mais certaines personnes ont été interpellés par la police en cours d’enquête.

« Nous recevons un très grand nombre de dénonciations qui nous amènent à ouvrir un très grand nombre d’enquêtes et nous mettons toutes les ressources nécessaires pour que ces enquêtes portent fruit. C’est une priorité du commissaire en ce moment, car ça touche à la santé des citoyens », a mentionné en entrevue à La Presse le porte-parole de l’UPAC, Mathieu Galarneau, qui refuse de commenter les dossiers précis ou le nombre de suspects visés.

« Ce qu’on souhaite, c’est que les gens qui ont constaté l’usage ou la fabrication de faux passeports vaccinaux nous appellent », dit-il.

Nombreux indices

En novembre, des CISSS et des CIUSSS ont été alertés par Québec via l’INSPQ de l’existence de milliers d’entrées considérées comme «anormales» dans le registre provincial de vaccination. Étaient considérés louches : les vaccins saisis dans le système avec plusieurs semaines ou mois de retard. Les vaccins inscrits dans le système durant la nuit. Ou lorsque les deux doses d’un même vaccin, théoriquement administrées à deux dates différentes, étaient saisies en même temps dans le système. Parfois, les données soumises par les citoyens pour obtenir leur Vaxicode impliquaient la présence d’un même vaccinateur dans deux régions à la fois.

Au Stade Olympique, où une fraude à grande échelle a eu lieu, des policiers de l'UPAC auraient commencé à enquêter et à rencontrer des employés à l'automne. On parlait déjà, à ce moment de 5000 à 10 000 faux certificats de vaccination. Des employés qui ont constaté des fraudes ont invalidé des vaccinations dans le système mais des cadres les ont obligés à les revalider.

Dans un CIUSSS de la métropole, un employé cadre aurait été ciblé par les enquêteurs. La police aurait saisi ses comptes bancaires et plusieurs milliers de dollars dans ceux-ci. Selon une source qui n’est pas autorisée à divulguer publiquement ces informations, ce cadre faisait le lien avec des vaccinateurs sur le terrain. Il recevait 1000$ par faux passeport produit, mais redonnait 500$ aux vaccinateurs qui faisaient l’entrée de fausses données. Les responsables du CIUSSS auraient démasqué un des fraudeurs en comparant le nombre de dossiers qu’il avait traité au bout d’une journée à celui de ses collègues. Il y en avait considérablement plus que les autres. La personne aurait accepté de se mettre à table. Au moins cinq personnes, toutes recrutées par la plateforme Je Contribue, ont été congédiées par la suite.

Ce petit réseau aurait réussi à produire plusieurs milliers de passeports grâce à son stratagème.

Dans un autre CIUSSS, un peu plus de cinq personnes ont été épinglées récemment. En tout, elles auraient falsifié jusqu’à 2000 vaccins. Elles travaillaient toutes de manière indépendante et ne faisaient pas partie d’un réseau. Une de ces personnes a forgé à elle seule près de 500 vaccins, explique une autre source qui n’est pas autorisée à parler publiquement. Les faux passeports produits n'auraient pas encore été désactivés.

« Je n’ai aucune excuse »

Adams Diwa, l’ancien employé du centre de vaccination du Stade Olympique dont il était question plus tôt dans ce texte, ne cherche pas à se justifier ou à se présenter en victime. “Je n’ai aucune excuse, aucune raison pour ce que j’ai fait. Je ne vais pas le valoriser. L’argent est attirant pour tout le monde. Ça allait faciliter beaucoup de choses dans ma vie”, dit-il.

M. Diwa s’est fait saisir près de 60 000 $, après une perquisition qui a laissé sa maison de Terrebonne sans dessus dessous. Il a signé une promesse de comparaître à la cour, mais n’a pas encore reçu l’acte d’accusation. Les policiers lui ont dit qu’il risquait d’être accusé d’abus de confiance, de corruption de fonctionnaire, de fraude, production de faux, recel et complot. Il s’est engagé un avocat, a parlé longtemps avec les policiers, et n’essaie pas de se défiler.

“Il faut assumer les erreurs qu’on a fait”, dit-il calmement.

L’UPAC l’a pressé de questions pour savoir s’il appartenait à un réseau, s’il avait des supérieurs qui lui fournissaient des noms, mais il jure avoir travaillé seul. “La plupart du temps, c’était par le bouche à oreille. Tu connais un ami, qui connais un ami, qui connais un ami, et l’argent va voyager. Ça va être payé cash”, dit-il.

“Dès que j’ai reçu la formation sur l’ordinateur, j’ai remarqué comment c’est très facile. Le système est vraiment, vraiment médiocre”, affirme l’ancien employé.

Les gens qui le payaient n’avaient même pas besoin de se déplacer dans un centre de vaccination. Adams Diwa dit qu’il pouvait facilement entrer dans le système informatique, inscrire une date et un endroit pour la première dose, ensuite la seconde, puis ses clients pouvaient recevoir leur Vaxicode sur leur cellulaire.

“Je faisais ça très clean. Je créais un vrai rendez-vous dans le système, comme si la personne avait pris son rendez-vous. Une date pour la première dose, et 28 jours plus tard la deuxième dose. Je devais inscrire le type de vaccin et l’endroit où ils s’étaient fait vacciner”, dit-il.

“Ensuite, on te demande qui a vacciné la personne. Moi je connaissais des infirmiers qui travaillaient au stade, je pouvais mettre un vaccinateur, ou sinon tu peux mettre une place en dehors du Québec”, ajoute-t-il.

Prêt à aider

Même si lui ne l’a pas fait, il affirme qu’il serait très facile pour un employé d’usurper l’identité d’un collègue et d’utiliser son compte pour se livrer à des malversations. “Le nom d’utilisateur, c’était deux lettres de ton prénom, deux lettres de ton nom de famille, ensuite quelques chiffres random et tout le monde avait presque le même mot de passe”, affirme-t-il.

Adams Diwa n’est pas vacciné, mais comme ses patrons lui mettaient de la pression, quand il travaillait au centre de vaccination, il est entré dans le système est a ajouté à son dossier deux doses de vaccin qu’il n’avait pourtant jamais reçues.

“C’est la première chose que fait chaque agent administratif, scanner sa propre carte d’assurance maladie pour voir son dossier. Et là, on a remarqué qu’on peut se donner une dose en cliquant”, affirme-t-il.

Aujourd’hui, il se dit prêt à offrir son expertise pour aider le gouvernement à rendre son système plus sécuritaire et limiter les intrusions frauduleuses.

“Moi, on m’a attrapé, je n’ai plus rien à perdre. Je leur ai tout dit, j’ai donné les moyens d’améliorer la sécurité”, plaide-t-il.

“Mais c’est sûr qu’il y a d’autres personnes qui le faisaient.”

Avec la collaboration de Tommy Chouinard, La Presse