De 30 % à 40 % des patients hospitalisés actuellement avec un diagnostic de COVID-19 au Québec ne sont pas traités principalement pour cette maladie. Mais faut-il pour autant remettre en question le poids que fait peser le variant Omicron sur le système de santé ? Pas du tout, selon des experts.

Publié le 6 janvier
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

Depuis une semaine, le nombre d’hospitalisations liées à la COVID-19 monte en flèche dans la province. Mercredi, 1750 patients infectés occupaient des lits d’hôpital. « La situation dans les hôpitaux est critique, et est aggravée par le nombre de travailleurs infectés ou en isolement », indique le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

En point de presse jeudi, le directeur national de santé publique du Québec, le DHoracio Arruda, a indiqué que de 30 % à 40 % de ces hospitalisations ne seraient « pas vraiment reliées » à la COVID-19. « [Le virus] est tellement en circulation que si vous avez un problème d’estomac et devez être hospitalisé, ils vont vous tester et trouver la COVID-19, mais ce n’est pas la raison pour laquelle vous êtes à l’hôpital », a-t-il dit. Des données plus précises à ce sujet sont en train d’être colligées.

Au Centre hospitalier de l’Université de Montréal, par exemple, « la grande proportion de nos patients n’a pas de symptômes respiratoires liés à la COVID, ils sont davantage hospitalisés pour leur maladie », indique la porte-parole Andrée-Anne Toussaint.

Au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, on indique que des 62 patients hospitalisés avec la COVID-19, 19 ont été admis pour cette raison et 32 pour une autre raison. Pour 11 patients, le diagnostic d’admission demeure inconnu. Au CISSS de Laval, 26 des 50 patients hospitalisés aux unités chaudes ont été admis à cause de la COVID-19. Au CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, la proportion est de 49 patients sur 76.

Vigilance face aux données

Gériatre et épidémiologiste, le DQuoc Dinh Nguyen affirme que ces données doivent être analysées avec prudence, notamment parce qu’il est difficile de déterminer hors de tout doute que la COVID-19 n’est pas en partie responsable de la maladie d’une personne. Particulièrement chez les patients âgés.

Il donne l’exemple d’un patient âgé, affaibli par la COVID-19, qui chute et se fracture une hanche. Ou d’un autre souffrant de troubles cognitifs qui voit son trouble s’accentuer avec la COVID-19, au point de devoir être hospitalisé. Quelle est la cause principale de l’hospitalisation ? « Il faut se demander à quel point ces données sont valables », dit le DNguyen.

Un avis partagé par l’urgentologue Alain Vadeboncœur, qui explique que la COVID-19 « peut causer plein de complications, dans plein de systèmes » du corps humain. Dans ces circonstances, il peut être difficile de conclure que la COVID-19 n’est aucunement impliquée dans les symptômes d’une personne hospitalisée avec la maladie.

Le phénomène de patients hospitalisés avec la COVID-19, mais sans aucun symptôme, existe sûrement. Mais il est très difficile à quantifier.

Le DAlain Vadeboncœur, urgentologue

Pour le DNguyen, il est « valide » de se questionner sur le type de patients hospitalisés actuellement. « À la première vague, c’était clair que les patients hospitalisés étaient soignés pour la COVID en premier. Là, c’est plus flou », dit-il.

Nombreuses précautions nécessaires

Le spécialiste explique toutefois que l’impact du variant Omicron sur les hôpitaux est réel. Dès qu’un patient a la COVID-19, le soigner est nécessairement plus lourd. À cause des mesures de protection, plus de personnel est nécessaire. Personnel moins nombreux parce que beaucoup sont infectés par le virus.

Parce que la sévérité du variant Omicron est encore incertaine, beaucoup de précautions doivent être prises avec tous les patients atteints de la COVID-19.

On ne peut pas traiter [les patients atteints de la COVID-19] comme s’ils avaient une simple grippe. Un patient avec la COVID-19, c’est très perturbateur, qu’il soit soigné principalement pour ça ou non.

Le DQuoc Dinh Nguyen, gériatre et épidémiologiste

Pour le DVadeboncœur, si le questionnement sur les hospitalisations est valable, il faut tout de même faire très attention à la manière dont on présente les résultats. « Car on pourrait laisser croire que la situation n’est pas si grave que ça, alors qu’il faut quand même s’occuper de ces 1700 patients qui sont plus lourds pour le système. »

Président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec, le DGilbert Boucher souligne que le portrait des patients hospitalisés et positifs à la COVID varie d’une région à l’autre. Mais qu’ils soient traités « pour » ou « avec » la COVID, tous sont « plus lourds pour les équipes », dit-il. « La pression sur le système, elle est là », affirme le DBoucher, qui mentionne que certains établissements réfléchissent à différentes solutions si la situation continue de se dégrader, comme la fermeture de salles ambulatoires aux urgences.

Selon le DNguyen, savoir qu’une certaine proportion de patients hospitalisés avec la COVID-19 ne sont pas traités pour cette maladie pourrait permettre de prévoir que l’impact sur les soins intensifs serait moins fort que prévu. « Avoir une donnée fiable à ce sujet pourrait donc être intéressant pour planifier les besoins en soins aigus », dit-il.

Comment documenter la suite ?

Ces questionnements sur les patients hospitalisés surviennent au moment où Québec annonce qu’il ne suivra plus l’évolution quotidienne du nombre de nouveaux cas de COVID-19 dans la province, sa capacité de dépistage ayant été dépassée. À quoi doit-on maintenant se fier pour suivre l’évolution de la pandémie ?

« Chose certaine, ça va prendre un outil. On ne peut pas naviguer à vue », affirme Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Le DNguyen souligne qu’en Angleterre, un échantillonnage aléatoire de résidants est testé régulièrement, ce qui permet d’évaluer le taux de prévalence du virus. Le Québec pourrait faire de même, selon lui. Le DNguyen croit aussi qu’on pourrait suivre au quotidien le nombre de travailleurs de la santé infectés. Car ceux-ci continuent d’être testés. S’ils sont plus exposés au virus que la population moyenne, les travailleurs de la santé « vivent dans la communauté ». « Ça nous permettrait d’avoir un indice », dit le médecin.

Mme Borgès Da Silva et le DVadeboncœur avancent qu’un retour des analyses des eaux usées pourrait aussi permettre d’avoir un aperçu de la situation. « C’est important de savoir combien on a d’hospitalisations. Mais les hausses de cas précèdent toujours les hausses d’hospitalisations. Il faut donc connaître le nombre de cas pour voir venir », dit le DVadeboncœur.

« À partir du moment où on impose des mesures à la population, comme un couvre-feu, on a le devoir de suivre la situation avec le plus de précision possible », note le DNguyen.

Avec la collaboration de Marie-Eve Morasse, La Presse