Devant la flambée des cas de COVID-19 liée au variant Omicron et la hausse alarmante des hospitalisations, François Legault devrait annoncer le retour du couvre-feu obligatoire dans l’ensemble du Québec. Une mesure radicale qui entrerait en vigueur pour trois semaines, à compter de vendredi.

Mis à jour le 30 déc. 2021
Denis Lessard
Denis Lessard La Presse
Coralie Laplante
Coralie Laplante La Presse
Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

Selon les informations obtenues par La Presse, François Legault était passablement réticent à aller de l’avant avec cette mesure, déjà utilisée au début de 2021, mais le ministre de la Santé, Christian Dubé, le chef de cabinet de M. Legault, Martin Koskinen, et les spécialistes de la Santé publique y étaient, eux, nettement favorables.

En fin de semaine, la Santé publique a demandé « plus de temps » pour voir la direction que prendrait la pandémie. Quatre jours plus tard, le constat est clair : avec 13 149 cas, le Québec fracasse un nouveau record, et les 804 hospitalisations enregistrées mercredi – un bond de 102 par rapport à la veille – montrent que le système hospitalier a atteint sa limite avant qu’on ne décrète en masse des reports d’interventions pour les autres maladies.

Ces annonces devraient être officialisées par le premier ministre dans un point de presse ce jeudi à 17 h.

L’heure limite pour se retrouver sur la voie publique n’était pas arrêtée mercredi soir ; on évoquait un couvre-feu de 21 h ou 22 h à 5 h du matin.

Québec avait recouru à cette même mesure en janvier 2021, quand il avait évalué qu’on ne pouvait plus maîtriser la pandémie. Le couvre-feu entrait alors en vigueur à 20 h.

Restaurants et bulle familiale

Le gouvernement envisage aussi de décréter la fermeture complète des restaurants. Les spécialistes de la Santé publique observent que les éclosions surviennent surtout chez les employés de cuisine et les serveurs, plutôt que chez les clients. À la différence de l’an dernier, toutefois, les commerces « non essentiels » n’auront pas à fermer totalement leurs portes. Ils sont déjà soumis depuis la semaine dernière à des limites quant au nombre de clients qu’ils peuvent accueillir. Déjà la semaine dernière, Québec avait demandé aux employeurs de revenir au télétravail.

En même temps, Québec devrait annoncer que le nombre de personnes maximal pour un rassemblement sera de nouveau réduit. Depuis le 26 décembre, on doit se limiter à 6 personnes.

Vendredi, François Legault demanderait aux gens de se limiter à leur bulle familiale, comme au début de l’année.

La rentrée des classes, qui avait été remise au 10 janvier, serait de nouveau reportée. On parle désormais du 17 janvier pour l’ensemble des niveaux, peut-on comprendre.

Il n’y aura pas de régionalisation des mesures : tout le Québec vivra sous le même système.

Dans le brouillard

Mais les échos obtenus de la Santé publique font comprendre rapidement que les décisions se prennent désormais en s’appuyant sur l’intuition plutôt que sur une base scientifique formelle. Avec la multiplication des tests rapides, Québec a perdu le contrôle quant à l’évaluation du nombre de cas, qui ne sont pas nécessairement rapportés.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Le Dr Horacio Arruda, le premier ministre François Legault et le ministre Christian Dubé, le 16 décembre dernier

Difficile, dans ces conditions, de repérer des sources d’éclosion, de savoir précisément où frapper. Deux réunions importantes, mardi soir et mercredi après-midi, n’ont pas donné d’avis clair à l’équipe du DHoracio Arruda quant à la direction à prendre­. Comme à l’habitude, les réunions se sont terminées sans conclusion nette, sans même que le directeur national de santé publique fasse sentir qu’il avait une opinion arrêtée quant aux mesures à adopter.

Chez les spécialistes, les avis divergent devant l’impossibilité d’évaluer précisément l’impact du couvre-feu pour enrayer la propagation de la maladie, par exemple.

Bond des hospitalisations

L’idée d’imposer un couvre-feu refait surface au moment où le nombre de patients hospitalisés est en hausse de 81 % sur une semaine. Sur 804 personnes mercredi, 122 se trouvaient aux soins intensifs. Initialement, 700 lits avaient été réservés pour les patients infectés à l’échelle du réseau.

Le délestage est bel et bien amorcé dans les hôpitaux, affirme le DGilbert Boucher, urgentologue à l’Institut de cardiologie de Montréal. « Pour chaque cas de COVID-19 qu’on voit, c’est quelqu’un qui n’a pas ses services », soutient-il.

Tous nos lits sont déjà pleins et on ne peut pas se permettre de laisser ces patients-là dans les corridors de nos urgences.

Le DGilbert Boucher, urgentologue à l’Institut de cardiologie de Montréal

La situation n’est pas près de s’améliorer, prévient le DBoucher. « En ce moment, à coups de 100 [nouveaux patients] par jour, c’est malheureux, mais ça va être comme l’année dernière au début du mois de janvier, alors que le système hospitalier [traitait] seulement la COVID-19 », dit-il.

Il faudra procéder à de nouveaux délestages « au fur et à mesure que les hospitalisations vont augmenter », estime aussi la Dre Judy Morris, présidente de l’Association des médecins d’urgence du Québec.

Selon le DBoucher, le Québec ne voit encore que « la pointe de l’iceberg » des cas dus au variant Omicron.

Au début de décembre 2020, Québec avait demandé aux établissements de santé de réduire de 50 % les activités de leurs blocs opératoires.

Proportion des hospitalisations vraiment liées à la COVID-19

Il faut toutefois nuancer ces statistiques : la Dre Morris dit traiter des patients qui se rendent à l’hôpital pour une autre pathologie, mais qui se révèlent positifs à la COVID-19. Ces malades sont alors comptabilisés dans les statistiques des patients ayant le coronavirus.

La trajectoire de soins de ces patients ne devrait pas être aussi longue que lors des vagues précédentes.

La Dre Judy Morris, présidente de l’Association des médecins d’urgence du Québec

La Dre Morris qualifie néanmoins d’« inquiétante » la montée des cas.

Il est nécessaire de distinguer les patients hospitalisés en raison de la COVID-19 de ceux admis pour une autre raison et déclarés positifs ensuite, a reconnu le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, mardi lors d’un point de presse. « On doit le faire systématiquement pour avoir un portrait juste de la situation », a-t-il ajouté.

Éclosions en CHSLD

Pendant ce temps, les éclosions se multiplient dans les CHSLD. En date du 28 décembre, sept CHSLD se trouvaient en zone rouge, plus de 25 % des résidants étant atteints de la COVID-19, selon le gouvernement du Québec. Ces établissements sont situés dans les régions de Montréal, Lanaudière, la Mauricie et la Montérégie. Dans la région de Chaudière-Appalaches, le CHSLD de Saint-Raphaël est en zone orange : 15 % de ses résidants sont déclarés positifs.

Certaines résidences privées pour aînés (RPA) sont aux prises avec des éclosions. À la résidence Le Saint-Guillaume, en Beauce, 14 % des résidants sont touchés par la COVID-19. Au CHSLD Marguerite-Rocheleau de Longueuil, plus de la moitié des résidants sont touchés par le virus, soit 59 % d’entre eux.

Jusqu’à maintenant, 77 % des résidants en CHSLD et 84 % de ceux en RPA sont considérés comme adéquatement vaccinés et ont reçu une dose de rappel, indiquent les dernières données de l’Institut de santé publique du Québec (INSPQ).

Pénurie de personnel redoutée

Les nombreux cas de COVID-19 dans les CHSLD risquent d’entraîner une pénurie de personnel, qui devra s’isoler après avoir été infecté par le coronavirus, souligne la Dre Sophie Zhang, coprésidente de la Communauté de pratique des médecins en CHSLD.

Ça crée potentiellement des ruptures de services dans plusieurs milieux. C’est le grand danger qui nous guette avec les éclosions qu’on voit partout.

La Dre Sophie Zhang, coprésidente de la Communauté de pratique des médecins en CHSLD

La Dre Zhang redoute de ne plus pouvoir assurer les soins de base aux résidants dans ce contexte. La mesure annoncée mardi par le ministre Christian Dubé permettant de raccourcir l’isolement de travailleurs asymptomatiques est justifiée dans ces « circonstances exceptionnelles », selon la médecin. À condition que « tous les travailleurs » portent des masques N95, précise-t-elle.

Le variant Omicron est toujours inquiétant, soutient la Dre Zhang. « Mais on a des raisons d’être un peu moins inquiets qu’avant, étant donné que les résidants sont triplement vaccinés pour la vaste majorité, fait-elle valoir. On s’attend à moins de maladies sévères. »

Avec la collaboration de Lila Dussault et d’Ariane Lacoursière, La Presse