Au Québec, la COVID-19 a fait en moyenne 12 fois plus de morts par jour que la grippe

Publié le 14 déc. 2021
Vincent Brousseau-Pouliot
Vincent Brousseau-Pouliot La Presse

« La COVID, c’est juste une grosse grippe », vous dit votre beau-frère ou votre belle-sœur qui refuse de se faire vacciner ? Non. Vraiment pas. Malgré toutes les mesures sanitaires en vigueur depuis mars 2020, et avant l'arrivée du variant Omicron, la COVID-19 a fait en moyenne 12 fois plus de morts par jour que la grippe le fait habituellement au Québec.

Depuis le début de la pandémie, il y a eu en moyenne 17,7 décès par jour liés à la COVID-19, contre 1,5 lié à la grippe dans les années pré-COVID (2016 à 2018, sur une base annuelle ; voir notes). Il faut toutefois apporter un bémol : les décès liés à la COVID-19 et à la grippe ne sont pas comptabilisés de la même façon. Ceux liés à la COVID-19 sont dénombrés plus efficacement et avec davantage de moyens, en raison de la gravité de la pandémie de la COVID-19.

La gravité de la grippe – son nom officiel : influenza – varie selon les années. En 2016, la grippe a entraîné assez peu de décès, soit 213. En 2018, la grippe a été plus virulente que jamais au cours de la dernière décennie, faisant 1044 morts.

Mais la gravité de la COVID-19 est sans commune mesure : elle a causé 8479 morts en 2020 (année où le Québec n’était pas vacciné) et 3075 décès en 2021. Le ratio de décès par jour est six fois plus élevé pour la COVID-19 que pour la grippe de 2018.

Avec un taux de vaccination de 89 % chez les 12 ans et plus, la COVID-19 fauche présentement beaucoup moins de vies que durant les vagues précédentes. Depuis le 18 juillet, il y a eu 2,3 décès par jour liés à la COVID-19. Ces chiffres sous-estiment toutefois la dangerosité de la COVID-19, car le nombre de morts liés à la COVID-19 est plus bas l’été que l’hiver, qui commence à peine. En guise de comparaison, la grippe ne provoque pas d’hospitalisations (ni de décès) entre avril et le début décembre.

« La COVID est dans une classe à part », dit le virologue Benoit Barbeau, professeur à l’UQAM. La grippe dure seulement six mois, de novembre à avril. La plupart des décès surviennent en décembre, janvier et février. Les décès liés à la COVID-19 ralentissent au printemps et à l’été, mais le virus se transmet toute l’année. Le virus responsable de la grippe et le SARS-CoV-2 à l’origine de la COVID-19 appartiennent à deux familles de virus différentes. Le SARS-CoV-2 est plus virulent et environ quatre fois plus transmissible (pour le variant Delta) que le virus de la grippe.

Beaucoup plus de risques d’être hospitalisé

La COVID-19 envoie beaucoup plus de gens à l’hôpital que la grippe. En 2021, la COVID-19 a entraîné trois fois plus d’hospitalisations (11 141) que ne le fait habituellement la grippe (moyenne de 3269 hospitalisations par an). Quand ils sont admis à l’hôpital, les patients souffrant de la COVID-19 sont en proportion deux fois plus nombreux à être admis aux soins intensifs.

Durant la première vague, le taux de patients hospitalisés pour la COVID-19 qui sont morts était environ six fois plus élevé que pour l’influenza (pour les années précédentes), selon une étude de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Ce taux « a toutefois diminué depuis la première vague [de la COVID-19], car nous avons appris comment mieux prendre en charge les patients hospitalisés », dit la Dre Rodica Gilca, médecin spécialiste en santé publique et médecin-conseil à l’INSPQ.

Des mesures sanitaires sans précédent

La COVID-19 a fauché en moyenne 12 fois plus de vies au Québec que la grippe… alors que le Québec, comme le reste du monde, a déployé des mesures sanitaires sans précédent pour ralentir la transmission du virus, beaucoup plus transmissible que la grippe.

En moyenne, une personne atteinte de l’influenza infecte une autre personne (taux de reproduction de 1), alors qu’une personne atteinte du variant Delta qui ne s’isole pas infecte cinq autres personnes (taux de reproduction de 5, avant l'effet du vaccin qui ramène ce taux environ à 1). Le variant Omicron, qui fait son entrée au Québec, s'annonce encore plus contagieux, ce qui a mené à la nouvelle série de restrictions annoncées jeudi.

Sans ces mesures sanitaires, le nombre de décès liés à la COVID-19 aurait vraisemblablement explosé. Grâce à elles, seulement 15 % des Québécois ont attrapé la COVID-19 depuis février 2020. (Le nombre de cas officiels représente 5 % des Québécois, mais les experts estiment qu’il faut multiplier ce chiffre par trois pour compter tous les cas non détectés.)

Au Québec, environ 27 % de la population adulte était vaccinée contre la grippe dans les années pré-COVID-19, dont 80 % des résidants en CHSLD. Mais le vaccin contre l’influenza a une efficacité limitée : le taux d’efficacité varie entre 30 % et 60 % selon les années, selon la Dre Rodica Gilca. Le vaccin contre la COVID-19, lui, est efficace dans une proportion de 90 % à 95 % contre les risques d’hospitalisation liés au variant Delta. Et les Québécois de 12 ans et plus sont vaccinés dans une proportion de 89 %.

L’âge du décès diminue pour la COVID-19

Sur l’ensemble de la pandémie, la COVID-19 touche sensiblement les mêmes tranches d’âge que la grippe : jusqu’ici, 91 % des Québécois morts de la COVID-19 étaient âgés d’au moins 70 ans. En comparaison, 89 % des décès attribuables à la grippe ont touché cette tranche d’âge durant les années 2016 à 2018.

L’âge des décès diminue toutefois de façon importante depuis la troisième vague de COVID-19 (depuis mars 2021), parce que le coronavirus s’attaque davantage à des personnes non vaccinées moins âgées. Les personnes non vaccinées ont 15 fois plus de risques d’être hospitalisées et 20 fois plus de risques de mourir de la COVID-19 que les personnes vaccinées. Depuis le début de la quatrième vague, soit depuis le 18 juillet, les 70 ans et plus représentent 71 % des décès.

Notes : Les hospitalisations et les décès liés à la COVID-19 sont en date du 9 décembre. Nous n’avons pas utilisé les données des décès liés à la grippe pour 2019 (386) et 2020 (340), car ces données sont provisoires. Près de 100 % des décès liés à la grippe en 2020 ont eu lieu avant l’arrivée de la COVID-19, au début de l’hiver 2020. Sauf indication contraire, les données utilisées dans cet article sont en date du 9 décembre 2021 pour la COVID-19. Pour faire une moyenne par jour pour la grippe, nous avons compté tous les jours de l’année. En comptant seulement la période hivernale pour la grippe et toute l’année pour la COVID-19 (qui fait des victimes toute l'année), on arriverait à une intensité du taux quotidien de mortalité six fois plus élevée pour la COVID-19 que pour la grippe.

COVID-19 et grippe : deux façons de calculer les décès

Les décès liés à la COVID-19 et ceux liés à la grippe ne sont pas comptabilisés de la même façon au Québec. Pour les décès liés à la grippe, celle-ci doit être la cause initiale/principale de la mort selon le certificat de décès. Pour la COVID-19 on compte tous les décès où la COVID-19 a été un facteur contributoire au décès. Les critères sont donc plus larges pour comptabiliser les décès liés à la COVID-19 que pour ceux liés à la grippe.

Au Québec, la méthode pour comptabiliser les décès liés à la grippe est toutefois beaucoup plus précise depuis une dizaine d’années : on se fie aux certificats de décès plutôt qu’à des estimations sur un échantillon de la population (comme aux États-Unis). Certes, la grippe n’est pas une maladie à déclaration obligatoire, mais on teste davantage pour la grippe depuis 10 ans et les éclosions de grippe en CHSLD doivent être déclarées à la Santé publique. On peut présumer que la très grande majorité des décès liés à la grippe en CHSLD sont comptabilisés dans les statistiques officielles.

« On comptabilise mieux les décès liés à la COVID-19, car on teste davantage et on évalue mieux la cause du décès. Mais la mesure des décès liés à la grippe est plus précise qu’avant, même si on peut encore échapper des cas », dit la Dre Rodica Gilca, médecin spécialiste en santé publique et médecin-conseil à l’INSPQ.

L’INSPQ a estimé que le taux de décès pour la COVID-19 dans la population québécoise en 2020 était « presque 20 fois plus élevé » que pour la grippe durant cinq saisons grippales pré-COVID. Avec les données fournies par le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, La Presse a calculé que le taux de décès par jour était 18 fois plus élevé pour la COVID-19 en 2020 que pour une année grippale moyenne entre 2016 et 2018.