Informé des risques dès le 3 avril 2020, Québec a mis cinq jours avant de freiner le transfert de patients des hôpitaux vers les CHSLD

Publié le 10 déc. 2021
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

Dès le 3 avril 2020, des représentants de CHSLD demandaient au ministère de la Santé de mettre rapidement fin aux transferts de patients des hôpitaux vers des CHSLD. Or, ce n’est que cinq jours plus tard, alors que les CHSLD étaient submergés de cas de COVID-19, que Québec a cessé d’y envoyer des patients, révèlent des documents déposés à l’enquête du coroner.

« Cinq jours en temps de pandémie, c’est une éternité », affirme la directrice générale de l’Association des établissements privés conventionnés (AEPC), Annick Lavoie.

Plus de 400 milieux de vie pour aînés, la plupart à Montréal et Laval, comptaient plusieurs cas de COVID-19 le 3 avril 2020 quand un entretien a eu lieu entre la sous-ministre adjointe à la santé, Natalie Rosebush, et des représentants de l’AEPC. Cette association représente 57 CHSLD privés conventionnés dans la province.

Ce jour-là, Guy Joly, alors vice-président de l’AEPC, sonne l’alarme sur les transferts de patients des hôpitaux vers les CHSLD. Il dit qu’à Montréal, certains CHSLD ont perdu 30 % de leur personnel. Qu’on y manque d’équipements de protection individuelle (EPI).

« N’y a-t-il pas moyen de suspendre les admissions […], demande-t-il. Je trouve que ça devient dangereux. »

M. Joly souligne qu’alors que l’on continue de leur envoyer plus de patients, les CHSLD ne peuvent plus de leur côté transférer leurs résidants malades vers l’hôpital. Le 19 mars 2020, le sous-ministre à la Santé, Yvan Gendron, envoyait en effet une lettre à tous les PDG de CISSS et de CIUSSS de la province en leur disant que les transferts de résidants de CHSLD vers l’hôpital devaient « être évités et devenir une mesure d’exception », a-t-on appris durant l’enquête de la coroner Géhane Kamel en novembre.

Un « non-sens »

Durant l’entretien du 3 avril 2020, M. Joly dit que seulement 400 lits d’hôpitaux sont occupés par des patients atteints de la COVID-19, alors que des milliers ont été libérés par le gouvernement au cours des dernières semaines. En mars 2020, environ 1000 patients aînés soignés dans les hôpitaux ont été dirigés en CHSLD afin de libérer 7000 lits dans le réseau de la santé, expliquera l’ex-ministre de la Santé et des Services sociaux Danielle McCann devant la coroner. Québec craignait un afflux massif de patients vers les hôpitaux à cause de la COVID-19.

Toujours durant l’entretien du 3 avril 2020, M. Joly souligne que contrairement aux CHSLD, les hôpitaux disposent d’EPI. Pour lui, c’est donc un « non-sens » que les admissions de patients en CHSLD se poursuivent.

Je trouve ça un peu inacceptable qu’on ne suspende pas de façon temporaire les admissions pour éviter cette propagation-là, qui va se multiplier de façon exponentielle.

Guy Joly, alors vice-président de l’AEPC, le 3 avril 2020

Durant la rencontre, un représentant du ministère de la Santé identifié par la lettre « D » lui assure que « des équipements arrivent » et il l’encourage à continuer de parler avec son CIUSSS. « Mais c’est sûr que de façon générale, si l’on arrête les admissions en CHSLD des personnes qui ont besoin d’une place, on va faire quoi avec ces personnes ? », demande « D ».

M. Joly plaide qu’il ne demande pas la fin des transferts « indéfiniment », mais bien d’ici à ce qu’« on ait les EPI partout ». « D » affirme que les CISSS et les CIUSSS « tiennent compte de la capacité » des CHSLD à accueillir des patients. Il dit « suivre la situation de près » et informe « les directions générales concernées ».

Mercredi, Radio-Canada avait mis en lumière plusieurs échanges de courriels entre Annick Lavoie et le ministère de la Santé et des Services sociaux. Ces documents avaient été déposés durant l’enquête du coroner. On y apprenait entre autres que Mme Lavoie dénonçait depuis la mi-mars le manque d’équipements de protection individuelle dans ses établissements. Elle déplorait que les CISSS et les CIUSSS à qui elle demandait des équipements ne lui en acheminent pas. Elle parlait de la « catastrophe » à venir dans les CHSLD.

Mme Lavoie dit en entrevue qu’elle s’explique mal pourquoi les hôpitaux n’ont pas accueilli plus de patients de CHSLD durant la première vague alors que des milliers de lits y étaient inoccupés et que les CHSLD étaient en crise. « On a transformé des milieux de vie en milieu de soins sans fournir les ressources nécessaires », dit-elle. Mme Lavoie souligne qu’à l’hôpital, on trouve un ratio d’une infirmière pour 6 patients, alors qu’en CHSLD, on compte une infirmière pour 32 patients. Mme Lavoie se demande pourquoi les alertes qui venaient du terrain ne semblaient pas se rendre aux oreilles des décideurs. C’est finalement le 8 avril que Québec suspendra les transferts de patients des hôpitaux vers les CHSLD. Le ministère de la Santé n’a pas répondu aux questions de La Presse, jeudi, à ce sujet.

François Legault veut « aller au fond des choses »

Jeudi matin à la période de questions, les partis de l’opposition ont continué de talonner le gouvernement sur sa gestion de la pandémie, certains députés réclamant de nouveau une commission d’enquête publique sur la question. « Les familles ont besoin de comprendre l’histoire », a plaidé la libérale Monique Sauvé, porte-parole de l’opposition officielle pour les aînés et les proches aidants.

Le premier ministre a assuré vouloir « aller au fond des choses ». Mais il a rappelé que l’enquête publique du coroner de même que celle de la commissaire à la santé et au bien-être sont toujours en cours. « Laissons la coroner et la commissaire à la santé faire leur travail », a dit M. Legault.