Le manque de personnel, mais surtout de médecins, dans les CHSLD lors de la première vague de COVID-19 a nui à la qualité des soins offerts aux aînés en fin de vie, selon le DSerge Brazeau, qui était président de l’Association des médecins gériatres du Québec au moment de la première vague.

Publié le 2 nov. 2021
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

« Soins de confort : ça veut dire offrir du support et la présence de proches. Et ça, ça a manqué », affirme le DSerge Brazeau. Ce dernier témoignait mardi à l’enquête publique du coroner qui se penche sur le volet national de la pandémie de COVID-19 dans les CHSLD de la province au printemps 2020.

Alors que les cas de COVID-19 se multipliaient dans les CHSLD au début de la pandémie, les médecins ont été invités à ne plus s’y présenter et à faire de la télémédecine. Les médecins trop âgés devaient particulièrement éviter de s’y rendre. « Il n’y avait pas d’interdiction, mais il y avait une suggestion », dit le DBrazeau. Pour lui, cette consigne « d’éviter d’être présent physiquement » envoyée aux médecins de CHSLD a « duré longtemps ». Et « dans un contexte de détresse respiratoire et de soins palliatifs, c’est pas nécessairement élégant », selon le spécialiste. Le DBrazeau dit « comprendre » que l’objectif était de limiter la contagion, mais pour lui, « éviter la présence des médecins, c’est un mauvais symbole ».

La coroner Géhane Kamel n’a pas caché son agacement devant l’absence de médecins en CHSLD durant la première vague. « C’est le sujet que j’ai le goût d’arracher ma chemise, a-t-elle dit. […] Ce n’est pas la télémédecine qui est le problème. C’est que, dans certains centres, le feu était pris et il n’y avait aucun médecin qui se déplaçait. »

Une « impression de mise à mort »

Alors que les cas se multipliaient en CHSLD, la Dre Marjorie Tremblay, du CISSS de Laval, a conçu un « Protocole respiratoire » pour les patients en fin de vie. Plusieurs patients atteints de la COVID-19 « présentaient des symptômes de suffocation », a expliqué la Dre Tremblay. L’objectif de ce protocole était entre autres de diminuer leur inconfort. Selon elle, « même si plusieurs n’ont pas passé à travers, la plupart étaient bien », a-t-elle dit.

L’avocat Patrick Martin-Ménard, qui représente des familles d’aînés morts en CHSLD, a indiqué que plusieurs de ses clients s’inquiètent du fait que leurs proches « aient été placés sur des protocoles respiratoires alors qu’il y avait d’autres options de traitement ».

Lundi, le DVinh-Kim Nguyen, de l’Hôpital général juif, qui a aidé en CHSLD au printemps 2020, a parlé « d’euthanasie » et avancé que certains patients avaient été placés sous protocole de détresse respiratoire alors qu’ils « n’avaient pas à se rendre jusque-là ».

« Ils auraient pu être soignés. Je reste là-dessus », a-t-il déclaré. La Dre Tremblay a dit ne pas avoir eu vent de tels cas.

Le DJacques Ramsay, qui épaule la coroner Kamel, a souligné que le Protocole de détresse respiratoire implique une révision constante de l’état du patient. Et que puisque les médecins étaient peu présents en CHSLD, ces évaluations se faisaient par télémédecine « sur la base des évaluations d’infirmières souvent débordées ». « Votre protocole implique une présence médicale et nursing qui n’était pas nécessairement toujours en place selon ce qu’on a vu dans notre enquête », a-t-il dit. La coroner Géhane Kamel a renchéri : si le DNguyen avait utilisé le terme « euthanasie », « je pense que c’est raisonnable qu’il y ait des familles qui aient l’impression […] que ça a été des mises à mort ».

Le DBrazeau a précisé que vers le 20 mars 2020, quand il a vu qu’il n’y avait pas de dépistage en CHSLD et qu’on demandait aux CHSLD d’éviter de transférer leurs patients à l’hôpital et de favoriser la télémédecine, dans sa tête, « c’était une recette [et c’]était clair que ça n’allait pas marcher ».

Augmenter les ratios

Le DBrazeau, tout comme la professeure à la faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal Francine Ducharme, a affirmé qu’il faudra rapidement « régler la question des ratios de personnel en CHSLD » au Québec. Le DBrazeau souligne qu’actuellement, ce sujet est « tabou ». « Avec le temps, les ratios infirmière-patients ont été réduits beaucoup pour diminuer les coûts du système. On peut s’inquiéter sur la sécurité et la qualité des soins », dit Mme Ducharme.

Le DBrazeau souligne que le Québec compte une centaine de gériatres. Les normes internationales voudraient, selon lui, que l’on compte un gériatre pour 4000 aînés de 75 ans et plus, et donc que le Québec devrait en avoir minimalement 235. Conséquence : les gériatres jouent essentiellement un rôle de consultant en CHSLD, a-t-il relevé.