La PDG du CIUSSS-de-l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal estime qu’elle aurait dû appeler la police dès le soir où 140 aînés ont été découverts dans des conditions épouvantables au CHSLD Herron, plutôt que 13 jours plus tard comme elle l’a fait.

Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse

Son témoignage n’a pas empêché la coroner Géhane Kamel de s’interroger sur les motifs réels qui ont poussé la gestionnaire à demander une enquête policière en pleine nuit le 11 avril, alors que des équipes du CIUSSS étaient sur place depuis le 29 mars. Elle a aussi souligné qu’il était difficile de croire que le CIUSSS découvrait tout juste l’existence d’une trentaine de morts, alors que ses soignants en étaient témoins au quotidien.

Mardi, l’appel au 911 de Lynne McVey, quelques heures après la publication d’un article de Montreal Gazette révélant la crise à Herron, a été dévoilé lors de l’enquête publique sur la vague de morts.

« J’appelle ce soir pour déclarer que nous sommes fortement inquiets d’une situation dans un CHSLD privé où on découvre plusieurs décès », entend-on dire Mme McVey à l’opérateur du 911. « Nous sommes à faire l’évaluation de l’ensemble des résidants, et il y a des informations très préoccupantes qui viennent à notre attention dans les derni[ères] 10 heures, et on tire la conclusion maintenant […] qu’on doit demander une enquête policière. »

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Lorsque l’opérateur lui demande combien il y a eu de morts, elle lui répond qu’on en dénombre 31 depuis le 13 mars. Lorsqu’il demande si ces décès sont liés au coronavirus, elle déclare : « Certains seraient reliés au virus, mais nous ne sommes pas convaincus que l’entièreté est reliée au virus. »

Quelques heures plus tôt, un article du journaliste Aaron Derfel, publié en ligne sur le site de Montreal Gazette, avait révélé la crise à Herron. Le journaliste y comparait l’établissement à un « camp de concentration » où des résidants âgés avaient été trouvés souillés et mal nourris.

Pourquoi à ce moment précis ?

Dans la nuit du 10 au 11 avril, le sous-ministre Yvan Gendron a écrit à Lynne McVey pour avoir des nouvelles de la situation. Il a discuté avec elle de la possibilité d’alerter la police. « Pour les policiers, l’enquête peut débuter demain, mais il faut les avoir informés pour démontrer votre proaction », lit-on dans un message texte déposé en preuve.

Il était 1 h 29 lorsque Mme McVey a appelé au 911. Une dizaine d’enquêteurs des homicides, de l’identité judiciaire et des crimes technologiques ont débarqué le lendemain soir.

Pourquoi cet appel, à ce moment précis ? D’autant qu'en matinée, la PDG adjointe du CIUSSS avait eu une rencontre cordiale avec la propriétaire de Herron, Samantha Chowieri, durant laquelle elles s’étaient entendues pour collaborer.

Selon la PDG, le CIUSSS a découvert, le soir du 10 avril, qu’il y avait une vingtaine de morts de plus à Herron qu’on ne lui avait rapporté. Ce qui cloche, c’est qu’au moins 25 des 31 morts sont survenues après le 29 mars, donc après le début de l’intervention du CIUSSS.

Une question de responsabilité

Mardi, lors de son deuxième témoignage à l’enquête publique, Mme McVey a précisé qu’elle avait eu l’idée de joindre les policiers bien avant le 10 avril. « Le 29 mars, ce qu’on a trouvé, c’était un personnel qui s’est effondré. Le 30, il n’y a pas de personnel qui rentre. » Le 7 avril, elle a évoqué un possible appel à la police dans un texto au sous-ministre Gendron. Le 10, elle a aussi reçu un rapport inquiétant sur la gestion des médicaments. « Est-ce que j’aurais dû appeler la police le 29 mars ? Probablement. »

La coroner y est allée de cette déclaration : « L’impression que j’ai, c’est que cet appel vient parce qu’il y a un journaliste qui brasse de la m[erde]. Les 31 décès, ça [n’a] pas de sens que le CIUSSS ne soit pas au courant de ça. »

« J’ai une attente que quelqu’un se pose la question. Comment se fait-il que j’aie des gens du CIUSSS qui sont à Herron, et que personne n’ait dit, entre le 29 mars et le moment [où on appelle la police, qu’il y a beaucoup de morts] ? Parce que les gens les voyaient mourir. Pourquoi personne n’a appelé les médecins pour leur demander le portrait ? »

Si j’étais la PDG, je me serais peut-être choquée. Eille, j’ai du monde sur le terrain et je n’ai pas la bonne information.

La coroner Géhane Kamel

Lynne McVey a expliqué que les gestionnaires envoyés en renfort à Herron étaient au chevet des patients tellement il manquait de personnel. Ils n’avaient pas le temps de colliger les morts. « C’était dans la responsabilité de Herron de faire la collecte. »

« C’était la responsabilité des professionnels, peu importe où ils travaillaient et pour qui, il y avait une responsabilité collective que les [décès] soient répertoriés », a répondu la coroner.

Herron était le dernier CHSLD sous la loupe de la coroner. Son enquête se poursuit la semaine prochaine avec le volet national. « Ce que nous avons entendu dépasse ce qui est humainement acceptable dans une société comme la nôtre », a-t-elle dit en faisant référence aux audiences tenues depuis février dernier sur la crise dans les établissements pour aînés du Québec.