En dépit d’une directive ministérielle encourageant à limiter les transferts de patients des CHSLD vers les hôpitaux, une médecin de Herron a envoyé des bénéficiaires malades à l’hôpital « pour des raisons humanitaires » le 29 mars 2020. « Pour la dignité de mes patients, il fallait les transférer », a témoigné la Dre Adriana Ionescu à l’enquête publique de la coroner Géhane Kamel sur la vague de décès.

Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse

« On avait des directives de ne pas transférer des patients sauf pour des conditions exceptionnelles. Mais les directives, c’est pour des cas normaux. Ce n’était pas un cas normal. Il y avait un manque d’équipement, un manque de tests, un manque de personnel. Un manque de tout », a expliqué la médecin. Son témoignage a été chargé d’émotion. Elle a qualifié la crise à Herron de période la plus difficile de sa pratique.

Contrairement aux deux autres médecins affiliées à Herron, la Dre Ionescu a continué à visiter ses patients en mars 2020 en dépit d’une orientation ministérielle demandant cette fois aux médecins pratiquant en établissements de soins de longue durée de privilégier la télémédecine.

Elle s’est rendue au CHSLD le 29 mars, le soir où tout a basculé, après avoir reçu un appel de la Dre Nadine Larente, directrice des services professionnels et directrice adjointe du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, qui venait de débarquer d’urgence.

Elle a raconté avoir été « extrêmement étonnée » par le portrait que des gestionnaires du CIUSSS lui ont dressé quand elle est arrivée. « Je n’avais jamais vu une chose pareille. Je n’arrivais pas à croire. Cette situation n’a jamais été présente [avant] à la maison Herron. »

Toute la nuit, elle a œuvré auprès ses patients du rez-de-chaussée, dont certains étaient instables. « Mes patients étaient plus autonomes. Je n’ai pas trouvé mes patients dans une situation aussi critique que ce qui avait été décrit [aux autres étages]. »

Durant la nuit, une résidante de 98 ans s’est retrouvée dans un état critique. « Je me suis rapprochée. N’ayez pas peur. On va s’occuper de vous », lui a dit la Dre Ionescu. « Mais je n’avais pas l’assurance que le lendemain, j’aurais le personnel suffisant [pour lui offrir des soins] », a dit la médecin en pleurant. Elle a composé le 911. « J’ai pris sa main et je suis restée avec elle jusqu’à l’arrivée des ambulanciers. C’était un cas qui demandait de l’aide, de l’attention, de l’amour. Elle était très fière. Ce que je voulais offrir, c’était la dignité. C’était une femme exceptionnelle. »

Ce soir-là, la médecin a pris la même décision pour un autre résidant.

Elle est rentrée chez elle le matin du 30. Puis elle est retournée à Herron dans l’après-midi.

Elle a ensuite décidé, à l’instar de ses collègues, de faire de la télémédecine plutôt que de continuer à se présenter sur place. « Ce n’était pas un choix de cœur. C’était épouvantable. C’est extrêmement difficile. Je recevais des appels ou j’appelais et c’était la folie furieuse. » Elle a expliqué que selon sa compréhension, le CIUSSS avait alors placé le CHSLD sous tutelle et que la situation était sous contrôle.

La Dre Ionescu a raconté que c’est principalement le manque d’équipement qui a motivé sa décision de ne plus aller sur place. Elle s’occupe de deux autres résidences pour aînés et ne voulait pas devenir un vecteur. « Je n’avais pas peur d’y aller. Deux journées de plus ou cinq journées de plus, ça ne changeait rien pour moi. Il fallait faire un compromis. Si j’avais eu de l’équipement, j’aurais dormi là. J’avais de la peine pour tout le monde. Les infirmières, les patients, les familles. »

Les trois médecins sont revenus le 11 avril.

Il fallait des médecins

Victorine Leunga, infirmière et gestionnaire d’un CHSLD public envoyée en renfort le 3 avril à Herron, a témoigné jeudi avoir interpellé les médecins de Herron pour leur demander de venir sur place dès la semaine du 6 avril. Elle a aussi abordé la question avec des gestionnaires du CIUSSS.

« Il y avait beaucoup de décès. On devait transférer des gens qu’on n’aurait pas dû transférer s’il y avait eu des médecins », a-t-elle dit.

L’infirmière a aussi indiqué que l’absence de médecins entrainait une surcharge de travail pour les infirmières dans un contexte déjà tendu. « Quand on évaluait les résidants, ils étaient au téléphone. Ça me demandait beaucoup de temps. On était un peu devenu comme des adjointes de médecins. Dans un contexte comme celui-là, il faut que chacun fasse ce qu’il a à faire. »

Selon son témoignage, les trois médecins ont expliqué ne pas vouloir venir parce qu’une directive ministérielle les encourageait à faire de la télémédecine, parce qu’elles travaillaient aussi dans d’autres établissements et parce qu’il manquait d’équipement. « J’ai dit que ça ne devait pas être un enjeu parce qu’on l’avait le matériel. »

Mme Leunga a aussi dénoncé la directive de Québec interdisant les visites en CHSLD à partir de la mi-mars 2020. « Il n’y avait plus beaucoup d’employés. Le ministère aurait dû trouver une façon de loger les familles, à l’hôtel, je ne sais pas. Les familles auraient pu nous dire c’était quoi la condition physique de leurs proches la semaine d’avant. Ils auraient pu les hydrater et les nourrir, et ça nous aurait laissé le temps de soigner leurs proches. Ils étaient presque tous à l’extérieur pour avoir des nouvelles. Ils appelaient. Il fallait faire des choix déchirants. »