Est-ce que c’est l’article d’un journaliste de The Gazette sur le CHSLD Herron qui a poussé la PDG du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal à appeler la police en pleine nuit, en avril 2020, alors que de l’aveu de plusieurs témoins, la situation était redevenue sous contrôle ? C’est la question que la coroner Géhane Kamel a posée jeudi dans le cadre de son enquête publique.

Gabrielle Duchaine
Gabrielle Duchaine La Presse

« Ce qui va me rester, surement jusqu’à la fin de l’enquête parce que personne ne pourra probablement me répondre, c’est que s’il n’y avait pas eu l’appel de la Gazette… Je reste avec ce profond sentiment [que] l’appel à la police arrive comme un coup de théâtre alors que de l’aveu même des gens qui témoignent, il y avait une certaine prise de contrôle », a dit la coroner en marge du témoignage de Brigitte Auger, directrice responsable du service CHSLD-soutien à domicile de l’époque.

Cette dernière, à qui le CIUSSS avait pourtant confié la gestion de Herron pendant la crise, a indiqué n’avoir pris part à aucune discussion concernant une éventuelle plainte à la police.

Rappelons que la PDG Lynne McVey a contacté les policiers dans la nuit du 10 au 11 avril 2020 pour les alerter de la situation à Herron. Mardi, lors de son témoignage, elle a été plusieurs fois questionnée sur les raisons qui l’ont poussée à faire cet appel. Elle a expliqué qu’elle venait de découvrir qu’il n’y avait pas eu 13 décès, comme déclarés au CIUSSS par la résidence, mais bien 31 depuis le 13 mars.

Le journaliste de The Gazette Aaron Derfel venait alors de publier un premier article révélant l’hécatombe de Herron.

Jeudi, Brigitte Auger a affirmé qu’à partir du 7 ou 8 avril, le CIUSSS « avait repris un certain contrôle ». À aucun moment elle n’a participé à des échanges concernant un écart dans le nombre de décès ou à une éventuelle plainte criminelle.

« Je questionne la décision de Mme McVey [de ne pas] en discuter avec vous », a admis le DJacques Ramsay, qui assiste la coroner Kamel.

Depuis deux jours, des employés envoyés en renfort au CHSLD Herron au printemps 2020 ont dépeint un portrait différent en plusieurs points de la version initialement donnée par le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal.

La coroner a souligné qu’il existe « un monde de différence » entre des éléments du témoignage de la PDG et celui d’une gestionnaire du même CIUSSS qui a passé deux semaines sur le terrain à fournir des soins aux bénéficiaires de Herron.

Dans la nuit du 29 au 30 mars 2020, Mme McVey a écrit au sous-ministre Yvan Gendron pour lui dresser un bilan de la situation. « Nous avons maintenant la situation sous contrôle. L’équipe du CIUSSS est sur place depuis plusieurs heures. Les résidants ont été nourris, changés et mis au lit », dit le courriel déposé en preuve.

Pour la coroner, ce portrait est à des années-lumière de celui dressé par Martine Daigneault, directrice adjointe au soutien à l’autonomie des personnes âgées, qui s’est rendue d’urgence à Herron le soir du 29 mars.

L’infirmière de formation a découvert des résidants dans un état pitoyable. « La plupart n’avaient pas de savon. Pour la plupart, ils étaient pleins d’urine et de selles. Ils avaient les ongles trop longs et sales. J’ai remarqué des pansements [inadéquats] sur des plaies qui avaient suinté. Des croûtes sur les jambes de certains, dans les cheveux. Les cheveux gras. Je n’ai jamais vu des résidants dans un état comme ça. » Certains bénéficiaires avaient les parties génitales couvertes d’une épaisse couche de crème. En dessous, la peau était brûlée. « Quand on essayait d’enlever ça, on risquait d’enlever de la peau. »

Mme Daigneault a passé les semaines suivantes à travailler comme infirmière et préposée tellement il manquait de personnel. Selon elle, les bénéficiaires ont eu les soins « minimaux ». « On n’était pas assez pour donner les soins à la hauteur qu’ils auraient dû recevoir. »

« Ça n’a aucun bon sens que ces gens-là soient décédés dans ces conditions-là. Quand on dit que le lendemain, la situation était sous contrôle… Il y a un monde entre les deux », a souligné Géhane Kamel pendant le contre-interrogatoire de Mme Daignault.

La question de la responsabilité du site au-delà du 29 mars demeure également floue. Qui avait le dernier mot à Herron ? Le CIUSSS, ou les propriétaires ? Encore ici, les versions diffèrent.

Dans un message texte de la PDG au sous-ministre Yvan Gendron envoyé le 29 mars, Lynne McVey demande la permission de mettre Herron sous tutelle. Dans un courriel envoyé au directeur de Herron le même jour, elle annonce que le CIUSSS prendra la gestion de l’établissement « au nom du gouvernement ».

Le lendemain, une lettre est envoyée à la propriétaire Samatha Chowieri. Mme McVey écrit qu’elle confie la gestion de Herron à Brigitte Auger.

Dans son témoignage, cette dernière a plutôt parlé d’un rôle de « collaboration » avec les propriétaires.

« Je ne peux qu’applaudir que vous vouliez collaborer, mais à ce moment-là n’écrivez pas dans une lettre : je prends la gestion de votre centre », a répondu Géhane Kamel.

Mercredi, Martine Daigneault, qui a pourtant passé deux semaines sur place, a admis que « ce n’était pas clair » que l’établissement était sous tutelle. « On nous disait qu’il fallait collaborer. On était là pour donner de l’aide. J’ai demandé plusieurs fois à Mme Auger si on était en tutelle. Je me suis fait intimider. J’ai demandé, est-ce qu’on peut les sortir [les propriétaires] ? » Réponse : « Non, on est en mode collaboration. »