La pandémie a miné la santé mentale des femmes enceintes au Canada. Près de la moitié souffrent de symptômes dépressifs modérés ou sévères, révèle une étude. Six femmes témoignent à La Presse de l’isolement et du stress qu’elles ont dû combattre durant leur grossesse.

Mis à jour le 15 juill. 2021
Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

Des mesures sanitaires qui « ont fait mal »

Crises d’anxiété, symptômes dépressifs, isolement, stress post-traumatique. Près de la moitié des femmes enceintes ont souffert – parfois sévèrement – de problèmes de santé mentale durant la pandémie de COVID-19, révèle une nouvelle étude. Non seulement les effets du virus sur le bébé étaient inconnus, mais les restrictions sanitaires ont bouleversé leur expérience de grossesse et d’accouchement.

« Quand tu tombes enceinte, tu t’imagines que tu vas avoir un réseau pour t’aider, mais du jour au lendemain, mon réseau n’a plus été accessible. Je me sentais comme si on m’avait volé quelque chose. J’ai eu l’impression d’amener un enfant dans un monde que je ne connaissais pas », lance d’emblée Catherine Asselin.

Les facteurs d’isolement ont été vécus très difficilement dans certaines familles, indique le DMartin St-André, chef médical à la clinique de psychiatrie périnatale et du jeune enfant au CHU Sainte-Justine. « En contexte de grossesse, c’est normal d’avoir des besoins de dépendance qui sont un petit peu plus élevés. On a besoin de s’appuyer sur les autres, plus qu’à d’autres moments de la vie. »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Melody Vandal, technologue en échographie qui a elle-même vécu une grossesse en 2020

Melody Vandal, qui a accouché le 3 décembre 2020, se sentait seule et isolée. « Un soir, mon chum m’a demandé ce que j’avais fait dans la journée et je lui ai dit : “Tu vas arrêter de me demander ça, je ne fais rien. Je ne fais rien à part arroser les plantes et faire du ménage” », raconte la mère de trois enfants.

Le DSt-André rappelle que les outils téléphoniques et de visioconférence sont intéressants, mais qu’ils ne remplacent pas le contact humain. « La grossesse, c’est une expérience corporelle, donc c’est important d’avoir la présence des autres en chair et en os autour de soi et c’est très insécurisant d’en être privée. »

Tout affronter seul

Pendant sa grossesse, Pénélope Valiquette-Pepin ne sortait pas. Son conjoint s’occupait de toutes les courses.

Les mesures sanitaires m’ont fait mal et m’ont gardée dans la solitude dans le moment de ma vie où j’aurais le plus eu besoin de mon entourage.

Pénélope Valiquette-Pepin

À la naissance de son bébé, le 1er octobre 2020, elle continuait de respecter assidûment les mesures. Sa médecin lui a alors diagnostiqué un léger choc post-traumatique causé par l’accouchement et la pandémie.

« Le stress, l’isolement, les facteurs financiers, les tâches liées aux enfants, le réseau social, le stress conjugal, ce sont tous des facteurs qui ont été accentués par la pandémie et qui sont venus ajouter à la souffrance des mères et des parents en général », énumère le DSt-André. À l’inverse, certaines familles ont vécu le confinement comme une occasion de rapprochement, précise le psychiatre.

Craindre le virus

Ne connaissant pas les effets de la COVID-19 sur les bébés, Carolan Adams, enseignante au primaire et enceinte de sept mois, était anxieuse à l’idée de contracter le virus.

Normalement, je ne suis pas une fille qui a peur de tomber malade, je suis en santé. Mais je ne voulais pas aller au travail. Je ne voulais pas mettre mon bébé à risque à l’école.

Carolan Adams, enseignante au primaire

Amélie Bouchard, qui est tombée enceinte en janvier 2021, craignait aussi de contracter la maladie. « J’étais paranoïaque d’attraper la COVID-19. J’avais de l’anxiété à l’idée de croiser des gens. Je vérifiais toujours les symptômes. » Le stress lié à la pandémie l’a menée à consulter en psychiatrie périnatale à Sainte-Justine.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Amélie Bouchard 

Des suivis adaptés

Les suivis médicaux ont dû être adaptés en fonction de la pandémie, entraînant un stress supplémentaire pour bien des parents. « Normalement, à ma clinique, on a un premier rendez-vous à huit semaines pour entendre le cœur du bébé, mais là, c’était une rencontre téléphonique. Tu réponds à quelques questions et ton prochain rendez-vous est à quatre mois de grossesse », explique Melody Vandal, technologue en échographie.

Dans la majorité des cliniques, les partenaires n’étaient pas autorisés à se rendre aux rendez-vous. « J’ai vu des femmes faire des crises d’anxiété dans ma salle parce que leur chum ne pouvait pas venir aux échographies », se remémore-t-elle.

Le conjoint de Jade Brunelle n’a pas pu voir les premières images de leur fille Lilas.

Quand ils m’ont fait l’échographie de 20 semaines de grossesse, ils ne voulaient même pas que je prenne de photos ou que j’appelle mon chum.

Jade Brunelle

Un protocole sanitaire est également mis en place à l’hôpital lors des accouchements. Jade Brunelle est arrivée seule à l’hôpital le 7 septembre 2020. Son conjoint pouvait seulement venir la rejoindre quelques instants avant la naissance de son enfant.

« En arrivant à l’hôpital, je me suis changée et j’ai vu plein de sang », raconte-t-elle. Le personnel médical s’est rué autour d’elle. Son conjoint est arrivé à son chevet dans les minutes qui ont suivi. « C’est entre deux contractions qu’ils m’ont annoncé que le cœur de ma fille avait arrêté de battre. » Lilas est mort-née à cause d’un décollement placentaire massif et silencieux.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Jade Brunelle est enceinte de nouveau après avoir perdu sa fille à la naissance, en septembre dernier. 

« Ma mère et ma sœur sont venues à l’hôpital même si elles n’avaient pas le droit », se souvient-elle. L’infirmière qui s’occupait d’elle les a fait entrer discrètement. « Il fallait quasiment les cacher dans les corridors. »

Sa mère et sa sœur ont pu prendre Lilas dans leurs bras pendant une quinzaine de minutes. « C’était tellement bref. Sans la pandémie, toute ma famille aurait pu venir la voir. Mais là, ce n’était pas possible », raconte Jade, très émue.

Recommencer à vivre

Avec l’arrivée du déconfinement, les femmes rencontrées reprennent tranquillement leur vie normale. « Je recommence à vivre. Je vais avoir ma deuxième dose de vaccin dans les prochains jours. Je vais pouvoir relâcher et voir des gens », raconte Amélie Bouchard.

Catherine Asselin, Carolan Adams et Pénélope Valiquette-Pepin ont aussi remarqué une baisse de leur niveau de stress. De son côté, Jade Brunelle est enceinte de nouveau après avoir perdu sa fille à la naissance. Cette fois-ci, elle attend un petit garçon. Le petit frère de Lilas devrait naître à la fin du mois de juillet.

Hausse fulgurante des symptômes dépressifs, selon une étude

Depuis le début de la pandémie, des chercheuses québécoises ont étudié l’impact de la pandémie sur des milliers de femmes enceintes. Leur conclusion ? Près de la moitié des femmes enceintes canadiennes ont des symptômes dépressifs modérés ou sévères.

À peine quelques mois après le début de l’étude, une tendance s’est tracée : 40 % des Canadiennes enceintes durant la pandémie ont des symptômes dépressifs modérés ou sévères. C’est deux fois plus qu’avant la pandémie.

Les recherches montrent que le stress, l’anxiété et les symptômes de dépression vécus par la femme pendant la grossesse peuvent avoir toutes sortes de conséquences sur les enfants. La dépression peut notamment augmenter les risques de prématurité chez le bébé, explique Anick Bérard, chercheuse au centre de recherche du CHU Sainte-Justine.

Dépression post-partum

Lors de périodes difficiles, les bébés qui naissent prématurément ou qui ont un petit poids à la naissance sont généralement plus nombreux. La dépression post-partum chez les mères est aussi plus fréquente.

Ce phénomène a été démontré lors de la crise du verglas de 1998 par la chercheuse de McGill Susan King. Certains enfants ont souffert de retards cognitifs à cause du stress vécu par leur mère.

Ces données sont le reflet de la première phase de ce projet qui s’étalera sur plusieurs années. « Actuellement, on regarde l’effet de la pandémie sur la prématurité. Plus tard, on veut également voir l’impact sur le bébé, le poids à la naissance, les malformations, etc. On a aussi ajouté un volet sur les vaccins contre la COVID-19 », indique Mme Bérard.

L’équipe du CHU Sainte-Justine est toujours à la recherche de femmes enceintes pour participer au projet. Le questionnaire peut aussi être rempli directement en ligne.