Environ le quart des femmes enceintes qui sont suivies par des obstétriciens-gynécologues du CHU Sainte-Justine ne sont pas vaccinées et hésitent à le faire. Or, cette clientèle est particulièrement vulnérable à la COVID-19, affirment des spécialistes qui estiment que si une quatrième vague frappe le Québec à l’automne, ces patientes non protégées pourraient être des cibles de choix pour le virus.

Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

L’obstétricienne-gynécologue Diane Francœur, ex-présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), est de retour à la pratique à temps plein depuis l’hiver. Et ce qu’elle constate ces jours-ci sur le terrain l’inquiète : environ le quart des femmes qui la consultent disent qu’elles se feront vacciner après leur accouchement pour « ne prendre aucun risque pour le bébé ». La Dre Francœur estime qu’il y a « beaucoup de désinformation » entourant la vaccination des femmes enceintes. Pour elle, il faut rappeler les faits. Car si la situation épidémiologique est stable actuellement, « on n’est pas à l’abri d’une quatrième vague à l’automne ». « Et à ce moment, les personnes plus à risque seront les gens non vaccinés », rappelle la Dre Francœur.

Professeure agrégée de clinique et codirectrice du Centre d’infectiologie Mère-Enfant du CHU Sainte-Justine, la Dre Isabelle Boucoiran partage cette inquiétude. « Même des femmes qui ont des grossesses à risque me disent qu’elles préfèrent attendre après l’accouchement pour se faire vacciner. Parce qu’elles ne veulent rien faire pour faire du mal à leur bébé », dit-elle.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Isabelle Boucoiran, codirectrice du Centre d’infectiologie Mère-Enfant du CHU Sainte-Justine

On a beau leur dire que si elles attrapent la COVID-19, elles sont beaucoup plus à risque d’accoucher prématurément. Ça ne semble pas suffire.

La Dre Isabelle Boucoiran, codirectrice du Centre d’infectiologie Mère-Enfant du CHU Sainte-Justine

Selon un document de la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada, environ de « 7 à 11 % des femmes enceintes doivent être hospitalisées en raison d’une morbidité liée à la COVID et entre 1 et 4 % des femmes enceintes doivent être admises aux soins intensifs ».

Des craintes persistantes

Entre le 14 décembre 2020 et le 6 juillet 2021, 15 530 doses de vaccin contre la COVID-19 ont été administrées à des femmes enceintes, dont 13 305 premières doses et 2225 deuxièmes doses, selon les données de l’Institut national de santé publique du Québec, qui ignore toutefois quelle proportion des femmes enceintes sont actuellement vaccinées.

Selon la Dre Francœur, parmi les arguments souvent évoqués par les patientes qui refusent la vaccination, figure le fait que les vaccins n’aient pas été testés sur les femmes enceintes. « Quelques femmes sont tombées enceintes pendant les essais cliniques initiaux, note toutefois la Dre Boucoiran. Et ensuite, même si elles n’avaient pas été incluses dans les études initiales, elles ont rapidement été incluses dans la population pour qui il est recommandé d’être vacciné, parce qu’on sait qu’il y a des risques plus sévères avec la COVID-19 chez la femme enceinte. On commence à avoir du recul. On a des données rassurantes. Il n’y a aucun signal d’inquiétude pour ce qui est du risque de fausse couche ou d’accouchement prématuré avec le vaccin. »

La Dre Francœur souligne que « c’est sûr qu’on n’a pas de recul de 10 ans d’étude » sur le vaccin de la COVID-19. « Mais il y a une surveillance quand même assez extrême de ce qui se passe avec les femmes enceintes et les nouveau-nés, et on n’a pas d’inquiétude jusqu’à maintenant », dit-elle.

La Dre Francœur ajoute que « ça fait longtemps qu’on vaccine les femmes enceintes », notamment contre la grippe, la coqueluche et l’hépatite B.

Les effets secondaires de la vaccination, souvent bénins et de courte durée, ne sont pas dangereux pour le bébé, selon la Dre Boucoiran. Les études publiées jusqu’à maintenant laissent même voir des effets bénéfiques de la vaccination sur l’enfant, dit-elle : « Des études ont démontré que les anticorps étaient bien présents dans le sang de cordon. Ça, c’est ce à quoi on s’attend avec tous les vaccins. » La spécialiste ajoute que de plus en plus de femmes s’inquiètent des effets de la vaccination qui diminuerait leur fertilité. « Il n’y a aucune évidence scientifique pour dire ça », tranche la Dre Boucoiran, qui associe cette rumeur à « la désinformation qui a lieu sur les réseaux sociaux ».

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), qui « recommande à toute la population de se faire vacciner », note que « les deux groupes d’âge avec le plus faible pourcentage des premières doses administrées sont les 18-29 ans (68,1 %) et les 30-39 ans (70,6 %) ». « À cela peut s’ajouter la crainte de certaines femmes enceintes de recevoir un vaccin. Le professionnel de la santé qui fait le suivi de la grossesse est le mieux placé pour recommander le vaccin à ses patientes et répondre à leurs préoccupations », indique la porte-parole du MSSS, Noémie Vanheuverzwijn.

Pour éviter la situation ontarienne

Depuis le début de la pandémie, une poignée de femmes enceintes ont dû être soignées aux soins intensifs au Québec. Aucune donnée publique n’existe toutefois à ce sujet.

Mais à Toronto, lors de la dernière vague de COVID-19 au printemps, jusqu’au tiers des patients soignés aux soins intensifs de l’hôpital Mount Sinai étaient des femmes enceintes, a rapporté CTV le 19 avril. La Société des obstétriciens et gynécologues de l’Ontario avait indiqué ce jour-là que les services de soins intensifs de la province étaient « dépassés par le nombre de patientes enceintes ».

Ce qui est inquiétant pour nous, c’est : est-ce qu’on sera suffisamment protégés par la vaccination contre le variant Delta si on ne réussit pas à atteindre les cibles ? Si on n’y arrive pas, nos femmes enceintes pas vaccinées sont les victimes parfaites.

La Dre Diane Francœur, obstétricienne-gynécologue

La Dre Boucoiran rappelle que « la vaccination prend du temps à être efficace » : « Il faut avoir les deux doses et attendre deux semaines après. Ça fait six semaines… On ne peut pas attendre. Une fois qu’on sera dans la vague, il sera trop tard pour se faire vacciner. »

La Dre Francœur tient aussi à dire que si elle n’hésite pas à recommander la vaccination, elle respecte le choix de toutes ses patientes. Les femmes enceintes non vaccinées ne doivent pas hésiter à consulter leur médecin de peur d’être jugées. Et surtout, elles ne doivent pas mentir sur leur statut vaccinal, dit la Dre Francœur : « Si elles ne sont pas vaccinées, il faut qu’on le sache pour mieux les soigner. »